Michel Jourdan

Qui aurait cru, il y a encore quelques mois, qu’un simple virus, aussi insignifiant que devrait le présupposer sa taille, mettrait un jour le monde à genou ? Qui aurait pensé qu’un banal microorganisme réussisse à ce point à faire suffoquer à la fois les hommes et leur système, qui plus est en un laps de temps aussi court ? Pourtant, nous voici aujourd’hui plongés en plein cœur d’un drame psychosocial mondial, acteurs malgré nous d’un scénario digne de Hollywood. Et le pire, c’est que l’histoire est loin d’être finie. Face à la pandémie, dont le monde n’arrive pas à assez juguler l’avancée que pour imaginer un déconfinement rapide et généralisé, des questions émergent, quoi qu’elles ne soient en vérité pas si nouvelles. À commencer par savoir s’il sera possible de reprendre là où nous nous en étions une fois la crise passée. Ou, mieux, s’il ne serait pas plus sage, puisque conscients plus que jamais des failles du système, d’emprunter la voie d’une croissance que l’on ne pourrait cette fois calculer, évaluer, chiffrer. Bref, d’imaginer une forme de prospérité dont les fondements seraient autres qu’accaparement, confort et profit.

Le virus aura en effet opposé notre vision du monde à son extrême vulnérabilité, autant du moins qu’il aura rappelé l’ineptie de nos modes de fonctionnement. Car si le mal de gorge, la toux et la fièvre sont des symptômes du coronavirus, le coronavirus, lui, n’est finalement qu’un symptôme de notre approche néolibérale de l’évolution du vivant. Ce qui explique d’ailleurs laconiquement pourquoi le Covid-19 se sera aussi virulemment attaqué aux grandes puissances économiques. À ce titre, rappelons que cette pandémie, tout comme l’aura été celle du SRAS en 2003, est la résultante naturelle du rapport de forces que nous entretenons depuis trop longtemps avec la nature. En asservissant le reste du vivant, et avec le plus total mépris pour ce qu’il représente, l’homme se sera en effet exposé à des risques dont il ne mesurait jusqu’ici pas l’ampleur. Ainsi, en exploitant de manière industrielle des milliers d’espèces animales, et en imposant à ces dernières notre hégémonie de la plus criminelle des façons, nous aurons permis à des intrus comme le Covid-19 de se manifester, se propager, et prendre peu à peu possession de nos propres existences. Tel semble en tout cas être le prix à payer pour ne pas avoir entendu les cris de détresse de ceux qui, comme nous, partagent le même espace de vie.

Par ailleurs, au-delà des origines du coronavirus, les effets de ce dernier sont tout autant symptomatiques de notre conceptualisation du monde. Sans conteste, ils caractérisent un manque évident de préparation à ce type de risques. Notre ego démesuré nous aura fait perdre tout repère en nous installant confortablement, lors des dernières décennies, dans une perception d’invulnérabilité, ou tout du moins de notre incroyable capacité à résoudre tout problème pouvant mettre à mal notre existence. Or, il n’en est rien, comme nous l’aura rappelé le Covid. À événement extraordinaire, nous n’aurons donc pu apporter une réponse de juste proportion, en attestent les carences de nos systèmes de santé, en termes d’infrastructures d’accueil de malades ou de délai quant à la mise à la disposition de candidats vaccins. En d’autres mots, nous n’aurons pu anticiper cette crise sanitaire, ignorant consciemment les avertissements des épidémiologistes autant que ceux de l’histoire récente.

En fait, il semblerait que notre irresponsabilité soit profondément culturelle, et même, pourrait-on dire, inscrite dans notre ADN post-ère industrielle. Depuis cette époque, l’objectif premier consiste en effet non seulement à faire des profits mais, surtout, à s’assurer que leur maximisation soit la plus pérenne possible. Pour ce faire, aucun secteur, même les plus vitaux à la bonne marche d’une société (éducation, santé, etc.), ne peut être pensé sur le long terme. Toute production, y compris celle du savoir, doit être optimisée sur la base du concept de flux tendu. Avec pour effet d’alimenter l’économie mondiale, certes, mais aussi, parallèlement, d’accentuer nos vulnérabilités. Ce système n’est définitivement plus viable, d’autant plus d’ailleurs que d’autres défis planétaires se profilent, bien plus cruciaux que le Covid-19. La question, aujourd’hui, reste de savoir si nous aurons le courage d’en changer.