UMAR TIMOL

Il est étonnant de constater que les peuples choisissent d’élire des partis politiques qui sont au service des oligarchies, qui instrumentalisent la religion à des fins néfastes, qui pratiquent des discours extrêmes, qui se revendiquent de l’intolérance et du refus de la différence et qui agissent contre leurs intérêts. On a le sentiment qu’on bascule dans une nouvelle ère de la folie et qu’on renoue avec les pires moments de l’histoire. Ce phénomène qui a et qui aura de graves conséquences mérite toute notre attention. Il concerne à divers degrés la société mauricienne. Et il s’agit d’un véritable enjeu de vie et de civilisation.

Ces mouvements politiques puisent leur énergie dans le ras de bol des peuples. Face à une économie néolibérale qui accentue les inégalités et privilégie les ultra-riches, à des élites intellectuelles corrompues, à des politiques asservies aux logiques du pouvoir et de l’argent, qui sont à bout de souffle, à des médias qui procèdent à un nivellement par le bas, et qui transforment toute matière en spectacle, face au sentiment d’oppression et de désespoir, les peuples ont soif d’alternatives. Ils ne savent plus vers qui se tourner. Le génie, si on peut l’appeler ainsi, de ces partis est de puiser dans la part de déraison de l’être, cet espace obscur où se mêlent peurs et fanatismes, qu’ils cultivent et entretiennent savamment afin d’atteindre leurs objectifs. Ils parviennent à détourner l’attention des véritables enjeux de société, – éducation, santé, etc. – en axant le débat sur des fantasmes, fixations identitaires, l’altérité inquiétante de l’autre ou encore le mythe du grand remplacement. Trump est celui qui incarne le mieux cette démarche. La perversité géniale de ce personnage tient au fait qu’il a compris que pour se faire élire il n’y a pas lieu d’articuler un discours de la raison, d’avoir une vision intelligente pour son pays mais de donner libre cours aux pires instincts des électeurs, racisme, goût du spectacle, diabolisation de l’autre, raccourcis de l’esprit, mégalomanie. Il sait que son électorat est en quête d’un défouloir pour qu’il puisse exprimer sa frustration, son amertume et il parvient à orienter ces émotions vers la personne de l’autre, de l’étranger, de l’immigré, devenu un véritable bouc émissaire. Il se présente donc comme le candidat anti-élites, qui va faire bouger la baraque, qui se soucie des démunis, qui va enfin permettre leur émancipation, au plus proche des causes identitaires qui leur sont chères. L’ironie évidemment est qu’il se moque éperdument de ce même électorat, sa politique économique ne le démontre que trop bien et qu’il œuvre pour ces mêmes élites qu’il dénonce. On assiste, à vrai dire, à un véritable tour de passe-passe, c’est de la manipulation à grande échelle des émotions où celui qui est finalement le moins apte à vous aider devient votre sauveur. Et cela marche puisque le virus du populisme se répand un peu partout dans le monde. Il est tentant, dans les circonstances, de caricaturer les électeurs de ces extrémistes, voir en eux des idiots utiles mais c’est une situation autrement plus complexe, qui en dit long sur la déchéance de la gauche et l’échec des projets alternatifs.

Leader populiste

Cette situation semble éloignée des réalités mauriciennes. Mais pas tant que ça. Les conditions sont, à vrai dire, réunies pour l’émergence d’un leader populiste. Le schéma est semblable à d’autres pays. Nous demeurons, malgré des progrès évidents, une société fossilisée, ainsi règne un système bien huilé qui perpétue les privilèges et les inégalités. L’inertie des Mauriciens face à ce système est susceptible de nous tromper. Il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux pour comprendre l’énorme sentiment de frustration et de colère des uns et des autres. Il ne faut pas sous-estimer ce mal-être qui est un terrain propice à la prolifération des extrémistes d’autant plus que nous sommes condamnés à choisir, aux prochaines élections, entre le pire et le moins pire. Il est vrai qu’il y a ici et là quelques voix qui s’élèvent mais elles sont très vite récupérées par les partis dominants et les opposants qui persistent dans leur cheminement ont peine à trouver un écho auprès du grand public. Cet immobilisme de la société mauricienne pourrait durer pendant encore longtemps mais nous ne sommes pas à l’abri de cette vague de populisme qui submerge le monde et il suffirait d’un événement grave, crise économique ou autre, pour que tout bascule.

Comment donc s’en sortir ? J’estime qu’il est plus que jamais utile de rappeler les valeurs simples de l’humanisme. On nous dira que c’est de la naïveté mais il n’existe, au bout du compte, qu’une seule race, qui est la race humaine. Toutes les hiérarchies, les oppressions diverses ne peuvent occulter ce fait que nous sommes tous d’un même lieu, d’une même appartenance, d’un même enracinement, qui est notre humanité. Et il faut aussi et surtout un projet alternatif, humain et politique, inspiré de valeurs semblables, qui fédère les énergies progressistes au sein de la société, composé de gens de bonne volonté, susceptibles de proposer une alternative crédible et viable à un inquiétant statu quo. Autrement on se retrouvera ultimement avec un Trump mauricien sur les bras. Le vivre ensemble mauricien n’y survivra pas.