Le Père Philippe Fanchette, président du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine (CNMCA), affirme que la discrimination raciale, encore très présente aujourd’hui dans la société mauricienne, est liée à une question de gestion et d’accès aux ressources plutôt qu’à une question de conscience ou d’éducation. Il a exhorté tout un chacun à travailler main dans la main pour que « sak eleman ena so plas dan sa pei là ». C’était jeudi dernier au siège du centre Nelson Mandela à La Tour-Koenig à l’occasion double événement : le lancement officiel de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine et l’ouverture d’une exposition intitulée « Life and times of Nelson Mandela » proposée par la Fondation Nelson Mandela de Johannesburg.
Le père Fanchette devait d’emblée ironiser en évoquant la déclaration de nombreux politiciens qui affirment que « la suppression du recensement ethnique à Maurice mènerait vers l’élimination du communalisme ». Pour lui, « se enn gran joke » parce que « si on veut construire un pays, on ne peut le faire si chacun de ses membres ne se sent pas à l’aise et ne sent pas qu’il y a sa place ». Il affirme qu’après l’indépendance, la communauté créole a vécu un traumatisme avec le départ de 80 000 des leurs vers l’étranger. Il observe que les créoles ne sont pas solidaires. « Nou gagn craze ar nou mem », affirme-t-il. Il poursuit : « Le plus gros problème auquel nous avons à faire face, c’est la discrimination raciale ». Il explique la « discrimination raciste », qui se différencie de la « discrimination raciale, puisqu’il y a une seule race humaine », par le fait « qu’une personne ne soit pas totalement acceptée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire qu’on ne reconnaît pas totalement sa culture et celle de son groupe d’appartenance ».
Philippe Fanchette souligne que dans le passé, il pensait que ce problème affectait seulement l’île Maurice, mais lorsqu’il a voyagé, il a constaté qu’à travers le monde, « les descendants de ceux ayant été victime de l’esclavage font face au même problème ». Et de citer l’exemple du Brésil où 100 millions de personnes, soit 50 % de sa population, sont d’ascendance africaine et c’est seulement récemment que « cela a été reconnu ». Comment est-ce possible, demande-t-il. À Maurice également, dit-il, « cette communauté n’est pas reconnue ». « Ou bien fer semblan rekonet nou », dit-il. Il précise qu’il parle d’expérience et estime que la discrimination raciale est pernicieuse parce qu’elle est le résultat d’une série de petites actions « ki fer ki enn group spesifik pena so plas ». Pour l’avoir, il faut que la communauté ait une visibilité et une certaine reconnaissance. « Nou invisib », dit-il.
Il avance que du temps où il était au Mouvement Militant Mauricien (MMM), « mo ti croire nou tou enn sel pep », parce que, ajoute-t-il, dans cette lutte, il n’y avait pas de musulmans, pas d’hindous, pas de créoles. « Wi, nou ti enn sel pep », lance-t-il. Par la suite, les choses ont changé et avec la crise économique qui secoue le monde, cette distinction deviendra de plus en plus profonde. Il note qu’Oxfam dit que « lané prosenn, enn poursan la popilasyon mondial pou posed otan ki 99 % popilasyon mondial » (Ndlr : si cette affirmation a récemment fait la Une, la méthodologie d’Oxfam a cependant été démontée dans la foulée par divers médias). Et les Nations unies ont besoin de données spécifiques sur les communautés indigènes pour pouvoir s’occuper d’eux, des données qui pourront être disponibles après un recensement de la population.
Soulignant que le gouvernement indien a compté 826 000 Mauriciens d’origine indienne, il se demande « comment est-ce qu’un pays étranger peut faire le décompte d’une section de notre population alors que nous-même nous ne pouvons le faire ». Pour lui, il est important de le faire « pa pou divize me pou konpran problem la et liter ensam ». D’autant que, poursuit-il, ceux qui sont opprimés ont tendance à opprimer les autres.
Selon lui, la reconnaissance de la communauté peut se faire de multiples façons. Il déplore le fait qu’on a souvent tendance à dire que les descendants de « personnes victimes de l’esclavage » ne comprennent rien à l’éducation. Or, poursuit-il, ce n’est pas vrai, venant lui-même d’une famille ayant plusieurs enseignants, mais c’est dû à un accès aux ressources. Il cite l’exemple de nombreux parents qui venaient le voir à la paroisse de Roche-Bois pour que leurs enfants puissent avoir accès à une école du Bureau de l’Education catholique de Port-Louis afin qu’ils puissent réussir leur scolarité. Car, laisse-t-il entendre, il est un fait que certaines écoles produisent de meilleures cuvées que d’autres avec une grosse disparité — soit un succès en fin de cycle de 25 % pour certains établissements et de 75 % + pour d’autres. « C’est une question de ressources. De la liberté à pouvoir choisir entre les ressources ».
Il estime aussi qu’il ne faut pas généraliser lorsqu’on entend parler d’un cas. Il déplore le fait qu’on lui demandait d’officier en français à l’église, chose qu’il a toujours refusé de faire, estimant que « se sel moma dan la vi enn zenfan ki viv dan milie pov kot li kapav respir so prop langaz, so prop kiltir. Kot li kapav bouze ».
Philippe Fanchette souligne qu’en 1973, les Nations unies ont mis en place le Working group of african descent et décrété une première décennie à la reconnaissance de la communauté d’ascendance africaine. Après un premier échec, l’agence onusienne devait renouveler l’expérience vainement, dit-il. Par la suite, 2011 avait été décrétée année internationale des peuples d’ascendance africaine. Mais le bilan, selon lui, fut une nouvelle fois négatif, d’où la nouvelle décennie qui démarre en 2015 pour prendre fin en 2024. Philippe Fanchette a lancé un appel à tous : « Fer nou tou plezir, nou travay ensam, nou konstruir et nou plore ensam, et nou compran nou ensam ».