Le mauricien est un croyant. Il ne s’en cache pas. Il en est même fier. Il ne cesse de revendiquer son appartenance religieuse. Il observe le jeune, prie régulièrement, se rend souvent dans son lieu de culte et célèbre, avec faste, les fêtes religieuses. On peut considérer, à juste titre, que la religion est l’élément fondateur de son identité. Il est, par ailleurs, prêt à tout pour défendre ses convictions. Son épiderme religieux est plus que fragile et un rien (réel ou imaginaire) peut susciter les plus vives réactions. Ce même mauricien, qui est souvent indifférent aux problèmes qui affligent la société est concerné au plus haut point par tout ce qui touche à sa religion. Le mauricien est véritablement un homme de foi, la foi est ancrée au creux de son être, c’est un enjeu d’appartenance, de sens et de vie.
Il est indéniable que cela a un caractère légitime, après tout la religion nous permet d’être au plus proche de la transcendance et de se mettre au service des autres. Elle est donc un apport positif dans notre société, elle tempère les excès et rend généralement l’humain meilleur.
Mais est-ce que le mauricien est si religieux que ça ? Cette religiosité n’est-elle pas avant tout de surface  ? Ou s’il est religieux est-ce qu’il va au bout de sa foi ?
Je pense que le mauricien est effectivement religieux mais sa religion n’est pas celle qu’on croit. Il accorde sa véritable foi au paraître et à l’argent. Il ne suffit pas au mauricien d’être, il veut à tout prix paraître. Ainsi, il ne voit nulle incompatibilité entre sa foi religieuse et l’achat d’une voiture qui coûte plusieurs millions de roupies (qui pourrait en passant nourrir une famille pauvre pendant de longues années). Et c’est le même qui n’hésite pas à terroriser son enfant afin qu’il puisse intégrer un collège prestigieux. Il en va après tout de l’honneur de la famille. C’est le même qui demande à un proche ou à un ami de modifier sa facture d’électricité afin qu’il puisse inscrire son enfant dans une ‘star school’. Sa vanité a un caractère obsessionnel. Si nous tentons (et ce n’est pas une mince tâche), un instant, d’entrer dans sa peau nous constaterons qu’il consacre une énergie folle sinon mystique à réaliser ses ambitions. C’est un combat de tous les instants qui réclame une discipline de fer, une dévotion quotidienne à l’objet de ses désirs, qui exige la vigilance la plus extrême, ainsi veiller au grain, surveiller constamment ses compétiteurs et adopter des stratégies afin de les surpasser. C’est un univers particulier où on décèle des fantasmes de gloire, du mépris pour ceux qui ne sont pas à la hauteur ( notamment les ‘ratés’ et les pauvres ), un besoin perpétuel d’en faire trop afin de prouver aux autres qu’on existe et parfois même le goût de l’escroquerie, on ne compte plus les mauriciens titulaires de diplômes bidons ou de titres grandiloquents mais qui ne veulent rien dire. Il est clair que le véritable culte du Mauricien est celui du paraître et de l’argent. La pratique de son adoration requiert une discipline quasi monacale.
Je pense que cette pseudo religiosité explique le caractère paradoxal de notre société, ainsi nous ne cessons d’exalter les valeurs religieuses, nous ne cessons de parler de moralité mais nous évoluons dans une société du mal-être, explosée et hyperdividualiste. Ainsi on constate que le rapport à l’autre est particulièrement douloureux, s’y mêlent défiance et soupçons, et de réelles difficultés à établir la confiance. On a le sentiment que le mauricien est un être effaré et quasi paranoïaque, qui s’enferme dans sa coquille de peur que l’autre, cet autre qui est menaçant et qui lui en veut probablement, ne l’ébrèche. Il est, somme toute, un cynique qui rêve du meilleur mais qui se contente du moins pire. Il en est peut-être ainsi parce que ne sommes pas de véritables croyants, c’est une croyance de surface, qui puise certes dans des convictions réelles mais qu’on se dispense de réaliser. Nous réservons notre foi à d’autres cultes, qui ont pour fonction de briser le lien social, de susciter le pire. Nous sommes, en d’autres mots, les champions de l’hypocrisie, nous tenons un discours officiel, souvent glorifié, qui ne correspond en rien à notre comportement.
Il faut dire un mot aussi à propos de tous ceux qui se drapent dans les grandes oriflammes de la religion afin de réaliser leurs ambitions politiques. La religion est ainsi dépouillée de tous ses attributs, elle est instrumentalisée à des fins de pouvoir, elle est un tremplin qui sert à dominer. Elle est, dans ces eaux troubles, une oeuvre purement cosmétique qui masque la déraison des assoiffés du pouvoir.
Il ne s’agit évidemment pas de caricaturer. On rencontre effectivement des mauriciens qui sont religieux, dans le sens noble du terme. Leur foi n’est pas un exercice du paraître, elle témoigne d’un désir réel de mettre en pratique une spiritualité authentique. Ainsi ils sont lucides par rapport aux dérives de la société de consommation et au règne de l’argent. On sait chez eux le désir de révéler un autre ordre, qui est celui du sacré. Mais est-ce que cette religiosité s’inscrit dans une démarche critique et réfléchie ou n’est-elle qu’un ressassement de rituels ? Est-ce qu’on s’interroge ainsi sur le sens de ce qu’on fait ? Lit-on seulement les textes sacrés ? Est-ce qu’on sait ce qu’ils signifient vraiment ? Est-ce qu’on sait seulement pourquoi on croit ? Est-ce que la foi est l’expression d’une quête intellectuelle et critique ou de l’usage des habitudes ? Il nous semble que le rapport au religieux est fossilisé, on a ainsi une pratique fervente mais qui exprime une volonté des rituels. On croit sans réfléchir, on pratique sans comprendre parce que la pensée est sans doute téméraire, elle nous éloigne de nos  certitudes et elle les remet en question. La pensée pourrait aussi nous permettre d’appréhender le sens réel et profond de la religion mais on la récuse. Ce type de religiosité, quand on s’arc-boute sur soi et quand on est empli de vérités qu’on n’examine pas n’est pas sans dangers, il génère souvent la peur de l’autre et suscite des fanatismes.    
La religion est une exigence du coeur, un travail de dénuement, elle réclame une intelligence critique, une profonde curiosité mais on ne s’intéresse pas à son aboutissement; on ne s’intéresse qu’à sa dimension rituelle, ainsi on cultive la forme en oubliant l’essentiel, le fond. On s’en tient à l’écorce et on oublie le noyau.
Religiosité du paraître, religiosité au service du pouvoir, religiosité mécanique, mais où sont donc les vrais croyants ? Ils existent mais ils sont peu nombreux. Ce sont sans doute ceux qui savent qu’au bout de ce cheminement il y a le dénuement, la quiétude, la compassion, la quête de l’humilité, le souci de se déposséder de l’ego, de comprendre qu’au-delà de la multiplicité il est une seule Réalité. Je crois que c’est un enjeu crucial, il en va de notre devenir, le mal-être mauricien est, dans une grande mesure, d’ordre spirituel. Le 21ème siècle mauricien sera religieux, qu’on le veuille ou pas, mais la question est de savoir si on fera le choix du sacré ou de la matière.