Comment devient-on ambassadrice spéciale du gouvernement français chargée des négociations sur le changement climatique ?
Je suis économiste de formation. J’étais chercheur à l’origine, j’ai travaillé et dirigé des laboratoires de recherche. Je suis venue à l’environnement parce que j’avais créé en 1980 une ONG qui s’occupait de solidarité Nord-Sud notamment dans le domaine de l’agriculture et de l’environnement. De fil en aiguille, je me suis intéressée à la défense de l’environnement au niveau international. Puis on m’a demandé d’être ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique et la COP de Paris, et j’ai accepté.
  En quoi consiste le travail d’une ambassadrice spéciale ?
Pour la COP 2015 il s’agissait de préparer et defaire signer l’accord par les pays qui participaient à la conférence de Paris. C’était un énorme travail de faire signer le même texte par 180 pays.
  L’accord était-il le résultat d’un compromis soigneusement négocié?
Pas du tout ! On a visé haut mais çaa marché. J’ai eu peur jusqu’à la dernière minute que cela n’aboutisse pas. Nous avions un objectif très ambitieux : que tous les pays réduisent leurs émissions, pas seulement quelques-uns. Je dois reconnaître que même si tous les pays ont signé, certainsont encore du chemin à faire sur cette route.
  Ces grandes conférences mondiales sur le climat, les menaces auxquelles elles doivent faire face et leur conservation finissent-elles par déboucher sur du concret ?
Je vous réponds oui en ce qui concerne la conférence de Paris. Il y a un programme de mise en oeuvre qui commence maintenant. D’ailleurs, les participants aux grandes conférences sur le climat se retrouvent régulièrement, pratiquement une fois tous les ans, pas pour le plaisir de se voir mais pour voir ce qui avance normalement et ce qu’il faut faire pour aider à avancer. On a des programmes de financement qui sont mis en place, dont celui qui consiste à récolter $ 100 milliards par an pour le financement de différents projets.
  Avez réussi à obtenir les premiers $ 100 milliards ?
Nous ne sommes pas loin du compte. Selon les estimations, nous sommes aujourd’hui entre $ 62 et 65 milliards par an, et nous avons les engagements de beaucoup d’institutions pour arriver à la somme totale. Nous sommes sur la bonne voie et les pays récipiendaires commencent à publier les sommes qu’ils ont reçues. Nous aurons un mécanisme de transparence sur les sommes reçues et les projets qu’ils ont financés de manière que l’on puisse suivre à quoi servent précisément les dons récoltés. Ça y est, les choses se mettent en place, il ne faut pas se croiser les bras mais accélérer l’action. Dans la bataille, on ne peut pas se contenter de dire qu’il y a de l’espoir et que les choses vont se faire, mais il faut les provoquer, lessuivre et les faire aboutir.
  Vous avez été responsable de faire des propositions en France« pour définir un trajectoire de long terme du système énergétique français. »Qu’avez-vous finalement proposé alors qu’en France les positions sont tranchées surl’utilisation ou le rejet de l’énergie nucléaire ?
Cela a été un très long débat, très difficile qui a eu la vertu d’associer les organisations syndicales et patronales, les ministères, les collectivités locales et les ONG pour essayer de les mettre d’accord sur une bonne trajectoire du système énergétique français. L’idée était de dire que si on voulait être sérieux, il fallait réduire les émissions de gaz à effet de serre français de 6 tonnes de carbone par habitant par an à moins de 2 tonnes d’ici à 2050. Il fallait également développer les énergies renouvelables pour réduire la dépendance à l’énergie nucléaire qui est trop importante. On a beaucoup travaillé pour produire un texte de loi sur la transition énergétique qui a été voté l’année dernière et dont on attend maintenant les décrets d’application sur beaucoup de sujets, dont la taxe carbone.
  Taxe qui a été acceptée par le gouvernement français avant d’être mis en sommeil…
Cette taxe a été ensuite remise à l’ordre du jour avec une planification inscrite dans le temps. Ce débat a donc produit ce projet de loi et cela a été une très bonne expérience pour ceux qui y ont travaillé.
  Est-ce qu’il arrive souvent qu’un bon projet de loi écologique soit refusé par des politiques au nom des stratégiques qui n’ont rien à faire avec la préservation de l’environnement ?
C’est la vie. Il faut toujours essayer et continuer à se battre.
  On reproche de plus en plus aux écologistes d’en faire trop dans la manière de mener le combat style guérilla…
Je ne pense pasqu’ils en font trop. Pour l’instant, le taux des émissions mondiales a un peu plafonné mais ça continue à augmenter, il y a toujours des destructions de forêts et des problèmes de pollution. On entend beaucoup les écologistes parce que faire du bruit est le seul moyen de faire entendre leur point de vue. Cela devrait devenir une chose normale de s’occuper des questions de l’environnement et ce ne devrait pas être un domaine réservé aux écologistes. Franchement, quand on regarde bien, les écologistes n’exagèrent pas dans leurs discours et leurs actions.
  Tous ceux qui font des profits grâce aux différentes pollutions et exploitations des ressources naturelles vont-ils finir par céder aux pressions des écologistes et autres protecteurs de l’environnement ?
C’est effectivement une partie du problème. Mais comme je vous le disais, les choses sont en train de changer. Les entreprises pétrolières qui, jusqu’à tout récemment ne voulaient rien entendre, commencent à dire : on fait partie du problème il faut qu’on fasse partie de la solution. De grandes multinationales ont pris des engagements pour que le contenu de tous leurs produits soient vérifiables. C’étaient des choses inimaginables il y a à peine quinze ans. Mais tout cela vient de très loin, des actions des environnementalistes qui ont attaqué certaines grosses entreprises en justice et mis la pression sur les marques et du mouvement des consommateurs. C’est ça l’évolution des choses dont je vous parlais. Tout ça va faire bouger les pays réfractaires à certaines mesures pour diminuer leurs émissions.
  Même la Chine ?
Les Chinois ont commencé à bouger, sans doute plus pour des raisons internes que pour suivre la tendance internationale, mais ils ont commencé à bouger. La population chinoise en a assez de la pollution de l’air et de l’eau, entre autres. Ce n’est jamais une seule force qui fait bouger les choses. Il en faut plusieurs. Nous n’avons jamais été dans une aussi bonne conjoncture pour faire bouger les choses au niveau de l’environnement.
  À quoi sert ce Women’s Forum à Maurice et dont vous êtes une des intervenantes ?
Je trouve ce forum très intéressant. D’habitude, les forums économiques de ce genre se tiennent toujours dans des pays développés. Ici il y a beaucoup de pays africains qui sont représentés et je trouve cela très innovant.
  Pardon d’insister, mais ce genre de conférence ne s’adresse-t-il pas surtout à une certaine élite ? L’ONG qui rassemble les femmes d’un quartier perdu d’un faubourg d’une petite ville africaine ou mauricienne saura-t-elle ce qui s’est dit au forum ?
Mais absolument! Toutes les femmes qui sont venues participer à ce forum ont appris beaucoup de choses, rencontré plein d’autres femmes avec qui elles ont échangé, partagé. Elles vont rentrer dans leurs pays avec beaucoup denouveaux outils qu’elles vont partager avec les autres femmes qui, à leur niveau, se battent pour le changement.
  Nous venons d’assister au Womens Forum 2016 à un débat sur le problème de l’eau à travers le monde. Il a été dit que plus de 2,7 milliards d’être humains, dont70 millions d’Africains, n’ont pas accès à l’eau courante. On parle de ce problème depuis des années. Pourquoi n’arrive-t-on pas à le résoudre, tout au moins à faire diminuer le nombre de ceux qui en sont les victimes ?
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. En premier lieu, il faut souligner que le problème ne se simplifie pas avec l’augmentation de la population mondiale. Idéalement, il faudrait que le problème soit réglé — les infrastructures et les systèmes mis en place au même rythme de croissance de la population mondiale — mais ce n’est pas le cas. La pression démographique est un problème.
  Un des principaux obstacles ne réside-t-il dans un manque de planification ?
Vous avez utilisé la bonne formule : manque de planification. C’est probablement ce qui manque le plus depuis longtemps dans l’aide au développement. On a beaucoup de projets, de moyens financiers mais pas une forme de coordination pour savoir où on va et comment on y va. Il manque une organisation planifiée qui ferait que toutes les interventions qui sont nombreuses soient coordonnées.
  Mais est-ce que les objectifs des « Millennium Goals » des Nations unies n’étaient-ils pas justement une tentative de cohérence à l’échelle mondiale ?
Les objectifs généraux oui, mais il fallait qu’ils soient réalisés dans les pays de la planète. Certains les ont pris au sérieux et les ont réalisés, parce qu’ils avaient plus de ressources économiques et techniques. D’autres n’ont pu le faire parce qu’ils n’avaient pas le choix, ni les ressources. Comme par ailleurs il n’y a pas de cadre organisé, chaque donateur finance un projet ou un autre, ça coûte énormément d’énergies aux gouvernements qui sont en relation avec ces donateurs. Il existe un problème d’incohérence politique pour organiser l’aide au développement de manière efficace.
  Comment faire pour mettretout ça dans la bonne direction ?
Je crois qu’on en est en train d’abandonner l’idée qu’il y avait des recommandations internationales que les pays allaient réaliser. Il n’y a pas d’autre solution que des décisions nationales de chaque pays découlant d’une réflexion sur ses besoins et adressés à la communauté internationale pour leur réalisation. Pour le problème climatique, par exemple, j’espère que nous allons réussir à faire que les pays vont établir leur cadre politique et leur plan d’investissement avant de faire appel à la communauté internationale. Il ne faut pas qu’elle vienne avant que le plan des besoins et son calendrier ne soient établis pour venir proposertout et n’importe quoi. Il faut que les décisions sur les besoins soient prises au niveau du pays, pas à celui de la communauté internationale.
  La liste des thèmes abordés pendant ce Women’s Forum figure au programme de toutes les conférences internationales organisées depuis ces vingt dernières années. Cela fait vingt ans que vous-même allez d’une conférence à une autre pour dire la même chose. N’êtes-vous pas découragée par la lenteur des réactions pour faire bouger les choses de manière concrète et efficace ?
Non. Je ne suis pas du tout d’accord avec vous. Ces conférences et ces forums sont importants parce que les gens se soutiennent les uns les autres. Grâce à ces conférences, la perception des problèmes de l’environnement a totalement changé depuis la conférence de Rio. À l’époque, il y avait très peu de pays qui avaient des ministères de l’Environnement, aujourd’hui tous les pays en ont un.
  La situation a-t-elle changé pour autant ?
Oui. Une intervenante au Women’s Forum l’a souligné. En 2004, il y avait quarante pays qui avaient des politiques pour les énergies renouvelables, aujourd’hui il y en a plus de 150. C’est long mais on y arrive. Aujourd’hui, la libéralisation a fait exploser le commerce mondial, mais il a fallu plus de quarante ans pour parvenir à un accord de libéralisation des échanges. Il faut donner le temps au temps parce que les choses sont compliquées, il faut du temps pour changer de manière de faire et les intérêts sont souvent contradictoires. Les choses avancent par exemple en matière de transparence fiscale et la lutte contre les paradis fiscaux qui semblaient hors d’atteinte. Aujourd’hui, même les pays qui étaient très hostiles à toute forme de régulation admettent, sous la pression de la société civile, qu’onne peut plus continuer comme avant. C’est tout ça qui crée des rapports de force et oblige au changement, de plus en plus réclamé par la base.
  Qu’est-ce qui a le plus changé depuis la fameuse Conférence de Rio ?
La prise de conscience dans beaucoup de domaines, comme celui de la protection de la biodiversité. Le nombre de pays qui ont aujourd’hui des parcs naturels, des aires protégées et qui savent qu’on ne peut pas faire les choses n’importe comment est impressionnant. C’est difficile, il y a des retours en arrière, mais on avance. La prise de conscience a changé, il y a parfois des politiques, des embryons de politique et la société civile arrive à bien plus jouer sur comment le niveau international peut aider à faire des changements dans son pays. Comment l’existence d’organisations internationales, d’institutions financières et scientifiques peuvent les aider à faire valoir leur point de vue et à faire pression sur leur gouvernement pour des changements qui viennent de l’intérieur. C’est de l’intérieur que le changement pour l’environnement doit se faire, pas avec des solutions venues de l’extérieur : ça ne marche pas ! Mais en revanche, les chercheurs, les groupes, les associations, les ONG peuvent faire changer les choses dans leur pays en se faisantaider par la communauté internationale.
  Les autorités suivent-elles naturellement cette évolution de la prise de conscience ou est-ce qu’il faut la pression de la société civile, soutenue par la communauté internationale, pour les faire aller dans la bonne direction ?
Les positions gouvernementales sont modifiées, évoluent aussi en fonction des changements de régime. Mais il y a beaucoup de gouvernements de pays en voie de développement qui, jusque-là, étaient hostiles à ces sujets en disant que leur problème principal était la croissance économique, prennent une position complètement différente. Je suis frappée de voir l’évolution des pays de l’Amérique centrale et en Afrique. Le modèle est en train de changer, mais c’est toujours une course contre la montre, les défis se multiplient, ont de nouveaux variables qui rendent les choses encore plus difficiles en ce qui concerne, par exemple, la problématique de l’eau.
  L’eau qui est en train de devenir une commodité, pour ne pas dire une arme, qu’on veut plus vendre que partager…
C’est ce qui a poussé fort justement la Présidente de Maurice à dire, dans le cadre des débats du Women’s Forum, que l’eau est plus qu’une commodité, c’est un droit humain. C’est une polémique qui dure depuis des années et la vérité est entre les deux, et surtout sur les moyens de convaincre qu’il faut utiliser l’eau de manière raisonnable. Vous savez comme moi que dans certaines régions on remplit les piscines et on arrose les parcours de golf alors que dans d’autres régions des millions de gens ne disposent pas d’eau potable. C’est à la fois un droit humain au sens de l’accès minimum qu’il faut avoir pour vivre et par ailleurs une commodité que certains vendent. Il faut trouver le juste milieu entre les deux positions et il n’y a pasde notion objective. C’est une discussion qu’il faut avoir dans chaque pays en fonction de ses besoins et de ses ressources. Elle a eu lieu très vivement dans certains pays à revenus moyens en Amérique latine en particulier. Il faut savoir, par exemple, que le Maroc a lancé un programme intéressant pour l’utilisation des énergies renouvelables.
  Ces initiatives sont-elles le résultat de la prise de conscience dont nous parlons ou ne sont-elles pas décidées en raison de la cherté du prix des énergies non fossiles ?
Les éléments négatifs des énergies fossiles sont supérieurs à leurs bénéfices et on s’en rend compte aujourd’hui. Il reste encore du pétrole et du charbon pour quelques années encore. Mais, comme l’a dit quelqu’un, ce n’est pas parce qu’on a épuisé les pierres qu’on est passé de l’âge de pierre à autre chose, mais en raison des avancées de l’évolution et de la technologie. Nous sommes aujourd’hui à une autre étape de notre évolution et il y a une prise de conscience collective de certaines réalités accompagnées de nouvelles façons de faire et d’une très importante innovation technologique.
  Qu’est-ce qui n’a pas avancé depuis la Conférence de Rio et qui vous reste en travers de la gorge ?
L’impunité dans un certain nombre de secteurs sur lesquels il n’y a pas de droit, comme le statut des océans, sillonnés par des bateaux battant pavillons de complaisance qui ne respectent absolument pas les régulations sociales et environnementales. Il y a encore des domaines où nous sommes dans des zones de non-droit.
  Terminons par une question féministe. Est-il vrai que le combat pour la défense de l’environnement est mieux mené par les femmes que par les hommes ?
En tout cas, je vois que dans ce domaine qu’il y a beaucoup de femmes. C’est assez frappant. Bon, cela étant dit, les femmes ont leurs défauts comme les hommes, mais elles ont une qualité d’engagement, sont plus conscientes que les hommes de certaines choses. Cela tient sans doute au fait que la protection de l’environnement fait partie des domaines etdes sujets qui, ne paraissant pas trop attractifs, ont été laissés aux femmes par les hommes. Ils ont laissé aux femmes un espace où elles pouvaient faire quelque chose et elles l’ont fait. Aujourd’hui les hommes découvrent que ce domaine est important etveulent revenir, mais les femmes sont bien installées dans ce domaine, et c’est très bien.