Véritable Port permanent à présent entre les musiques improvisées d’Europe, d’Afrique, de l’océan Indien, le Ernest Wiehe Jazz Festival est devenu une rencontre musicale où l’on peut expérimenter la liberté du jazz, ses différentes voix. Cette 4e édition du EWJF en est la preuve. La relève du jazz africain, Afrika Mkhize rejoint le célèbre saxophoniste François Jeanneau. Le festival sonne comme un bel ensemble autour de Nicolas Folmer, le leader compositeur et trompettiste du groupe Horny Tonky. Hommage rendu à José Thérèse, saxophoniste mauricien décédé. Continuité dans l’esprit d’Ernest et héritage avec Sébastien Margéot et Gina Jean Charles, le Big Band de l’Atelier Mo’zar Tamarin a aussi balisé une voix fructueuse pour les jeunes pianistes de jazz avec Laurent Coulondre, « un doux dingue » dont le concept de trio réversible est unique.
Nous avons rencontré (parmi tant d’autres) cet artiste qui va surprendre bien des mélomanes par l’exploration du champ musical, la clarté des idées et bientôt (25 septembre 2015) un nouvel album novateur sous le label Sound Survey intitulé Schizophrénia, remarquable tant au niveau de l’harmonie que de la rythmique avec ses effets de résonances, de suspens, de ruptures. Une dominante dans les graves et du relief dans des compositions expérimentales et solidement charpentées avec un beau prélude.
Il revient tout juste du Tokyo Jazz Festival. Laurent Coulondre, 26 ans, pianiste, organiste, compositeur, explore toutes les ressources de la tonalité dans l’utilisation du piano et de l’orgue. Pour son jeune âge, il fait preuve d’une musicalité remarquable, de délicatesse et d’audace. Ce qui le caractérise, c’est bien cette mobilité fondée sur la liberté, les ruptures, les digressions. Il faut savoir que le jeune pianiste a déjà séduit le public et convaincu la critique : Talent jazz adami 2015-2016, Génération Spedidam 2015-17, lauréat du prestigieux Concours National de Jazz à la Défense 2015 et bien d’autres distinctions.
Originaire du Vauvert, France, Laurent Coulondre a fait ses études de musique jazz à Nîmes. Il a obtenu une licence de musicologie à l’université de Toulouse. Il a aussi étudié au Conservatoire de Barcelone. Pour ce qui est des scènes, il nous dit que c’est son agent Boris Jourdain qui lui a appris à les aimer. Quand on demande à Laurent s’il participe au EWJF pour défricher de nouveaux territoires poétiques, il dit que ce festival à Maurice accentue cette liberté du jazz : « On est confronté à des cultures différentes (d’autres civilisations), une culture forte du rythme ici qui peut amener des réactions inattendues… » Les compositions de ce pianiste vont au-delà de l’intellect et sa production se refuse à tout enfermement dans une catégorie stylistique. « Il y a une volonté dans ma musique de toucher toutes les personnes, pas seulement un public d’initiés… ma musique est accessible, groovy… c’est un jazz dynamique, groovy (dans la tradition du blues avec l’utilisation de l’orgue), il n’y a pas de solos à rallonge, mais beaucoup de ruptures, de mélodies, de trance et de dance… » Laurent affirme son exubérance juvénile et dit qu’il se rapproche des choses plus vocales, plus « roots », plus criantes. Il nous explique son concept inédit de « trio réversible » oscillant entre le piano, la contrebasse et la batterie. Une interversion dans ces instruments qui permet un changement sonore et de balayer une palette plus large. Le musicien semble avoir trouvé une voie originale.
Pour ce qui est du Laurent Coulondre Trio, il parle d’une volonté d’avoir une «bulle sonore» où chacun s’exprime de manière autonome, où chaque élément entre en interaction avec l’autre. Sa priorité c’est de poursuivre dans cette voie unique qu’il a tracée avec des qualités de stricte instrumentiste : « Creuser mon sillon, aller au bout de mes idées, mais avec une recherche de la technique musicale, de l’harmonie… trouver de nouvelles choses à force de travailler mon instrument… » Et s’il n’a pas vraiment étudié le piano classique (Conservatoire), Laurent a néanmoins appris l’harmonie classique, l’écriture. Il entretient inconsciemment un rapport au classique. A la baie de Tamarin, face à la mer, Laurent Coulondre s’impose comme un expérimentateur rigoureux, imprégné de classique : entre marées basses et vagues s’épanouissant en éclats cristallins.