Plus que la souplesse corporelle, le mime, c’est l’expression qui permet au spectateur de recevoir le message que passe l’acteur hors de l’articulation du langage. La clé pour devenir un bon mime, c’est être un fin observateur de la société et développer la maîtrise de son corps à travers un travail assidu. C’est ce qu’indique le mime français Laurent Decol dans d’un entretien accordé au Mauricien à l’occasion de son séjour à Maurice. Invité par l’Institut Français de Maurice (IFM), ce diplômé et ancien professeur de l’École Internationale de Mimodrame Marcel Marceau a animé deux ateliers de formation, un à l’intention des adultes et l’autre, destiné aux enfants. Il a aussi proposé un spectacle gratuit au Caudan le mois dernier.
Quelles différences faites-vous entre le mime Marceau et celui que vous pratiquez ?
Marcel Marceau a été un pionnier du mime. C’est l’artiste français qui était le plus connu au monde pendant un certain temps. Il était aussi connu qu’Alain Delon, Mireille Mathieu ou Catherine Deneuve mais on ne le sait pas assez. C’était extraordinaire ! Il a créé l’École Internationale de Mimodrame à Paris et formé beaucoup de jeunes gens et paradoxalement, surtout des étrangers : Américains, Sud-Américains et Asiatiques. Moi, je suis sorti du côté académique. Par le biais du personnage que j’ai créé et par la manière dont j’aborde le mime, c’est plus contemporain. Marceau c’est daté, il aurait eu 90 ans aujourd’hui. Mais je le fais en toute humilité puisque je ne veux surtout pas me comparer à Marcel Marceau.
Parlez-nous de la contemporanéité de votre mime ?
J’essaie d’être bien ancré dans mon époque. Comme je le répète souvent aux élèves, la mission des artistes, dans tous les domaines, c’est de poser des questions. Dans le théâtre muet, on montre des situations qui vont poser certaines questions. Quelques fois, les artistes en posent les bonnes mais ils ne sont pas là pour répondre. C’est aux politiques et aux responsables des États d’y répondre. Nous les artistes, nous sommes là pour mettre le doigt sur ce qui ne va pas ou pour montrer ce qui va bien. On est là pour faire des constats. L’aspect contemporain de mon travail est de montrer des choses d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qui vous interpelle ?
Ce qui me fait plaisir, c’est que les choses vont vite. Il suffit d’avoir un peu de moyens pour savoir ce qui se passe. On arrive, par exemple à voyager plus facilement qu’auparavant et surtout on est au courant de tout ce qui se passe dans le monde grâce à internet et à la télévision. On voit bien que cela pose problème aux dictateurs par exemple. Ils savent bien que même s’ils mettent en place des systèmes de censure radicaux, il y a toujours quelque chose qui s’échappe. Et tout ce qui gêne les dictateurs est forcément bon. Il y a quelques années, on brûlait les livres. Aujourd’hui on coupe des câbles ou détruit des satellites qui transmettent l’information.
Ce qui me déçoit, c’est l’isolement. Je constate que beaucoup de gens en Europe ou ailleurs, que ce soit dans des villes comme Tokyo, Mexico ou San Paolo, 15 à 20 millions d’habitants crèvent de solitude. Des fois, on ne sait même pas quand ils meurent. C’est de plus en plus fréquent et c’est terrible.
Le monde évolue vite. Cela vous permet-il de progresser plus rapidement dans votre art et d’aborder des thématiques nouvelles ?
Oui ! C’est sûr. Il suffit d’être un peu curieux pour voir qu’on ne détient pas quelque chose juste pour soi. Grâce à l’accès rapide à l’information, on voit qu’il y a plein de gens qui ont les mêmes idées ou traitent des mêmes problématiques. Je me dis : tiens j’aurais voulu faire ça mais il a eu l’idée avant moi. Je suis ravi pour lui et cela ne veut pas dire que je ne peux pas utiliser cette idée sans cependant la voler. Il n’y a rien qui se dépose. Une idée qui me tient à coeur par exemple, c’est de mélanger les marionnettes et le corps. Il y a beaucoup qui l’ont fait et je trouve cela esthétiquement magnifique. On peut aller encore plus loin jusqu’à ne pas savoir qui est le mime et qui est la marionnette.
Vous parlez de la déshumanisation de la figure. Allez-vous plus en ce sens ou travaillez-vous plutôt les sentiments humains ?
La déshumanisation n’est pas ma préoccupation. Je l’ai abordée lors du stage pour montrer jusqu’où on peut aller du côté de la marionnette mais on peut aussi donner du sentiment à une marionnette. Je reste dans les sentiments la plupart du temps. Je raconte quelque chose qui va toucher le téléspectateur.
Quelles sont ces expressions de base que vous travaillez la plupart du temps ?
Je les passe toutes en revue. Il y a des choses qui sont très subtiles et qui demandent un cheminement mental. Souvent, le théâtre ou le théâtre de geste n’est pas capable d’être aussi subtile alors que le cinéma, si, car plus proche de la vie, de la réalité. Il y a eu de grands acteurs à l’instar de Marlon Brando qui était capable de faire passer un message avec juste un regard. Il n’avait pas besoin de faire beaucoup de texte. Il était très expressif.
Tous les niveaux de sentiment m’intéressent : la déception, la joie, la jalousie, la concupiscence, la terreur mais il faut trouver le cheminement mental. On ne peut pas le faire spontanément.
Le mime, le théâtre, le conte, le cinéma… vos stagiaires pratiquent des activités très variées. Quels liens faites-vous entre toutes ces disciplines de la scène ?
J’ai tendance à dire lorsqu’on fait du théâtre, de la danse ou même de la musique, que c’est bien d’avoir une petite notion du corps par le biais du mime. Par exemple, ce que le mime demande de plus que la souplesse de la danse, c’est l’expression. Le danseur a un peu gommé cela.
Le mime peut servir à tout le monde. D’ailleurs, il a un problème, c’est qu’il sert tellement à tout qu’il a perdu sa propre identité. Le mime tout seul a un peu de mal à exister. Il n’a pas toujours bonne presse. Il est considéré comme désuet, un peu ringard et c’est difficile de se battre contre ça. On a du mal à le classer. Même le ministère de la Culture en France qui, il faut le reconnaître est performant, a du mal à le faire. Depuis quelque temps, on classe le mime comme étant du théâtre mais ce n’est pas définitif.
Quelles sont les qualités d’un bon mime ?
Il faut être bon observateur. On peut être petit, grand, maigre… il n’y a pas de stéréotype, mais il faut avoir l’oeil aiguisé et tout repérer. J’ai une technique : je note tout ce que je vois même si ce n’est pas tout de suite. Par exemple, j’ai souvent repéré des couples déjà qui viennent au restaurant pour passer un moment mais ne se parlent pas. J’ai l’impression qu’ils n’ont rien à se dire. Je trouve cela extrêmement angoissant.
Faites-vous aussi le clown ?
Il y a une dimension burlesque dans ce que je fais et j’aime bien ça. Je l’utilise dans mes spectacles mais je ne suis pas un clown en tant que tel même si je l’ai déjà été.
Est-ce que cela demande de porter un costume approprié ?
Ce n’est pas nécessaire d’avoir un nez rouge, un maquillage outrancier et de grandes chaussures comme au cirque. On peut être clown en costard-cravate. Je fais le clown en étant très sérieux en apparence mais je tombe et je fais des choses ridicules.
Le bharatanatyam est très expressif…
Tout à fait, bien plus que le kathakali. Je suis allé en Inde et j’ai travaillé avec ces danseurs. J’ai d’ailleurs beaucoup appris d’eux. Le bharatanatyam s’apparente au mime. C’est une autre façon d’aborder la danse. Les Indiens sont d’une autre culture et ils abordent les choses différemment.
Ils ont un costume approprié pour la danse…
Oui ! En Europe cela peut être plus sobre mais il existe aussi un mime qui joue entièrement nu. Où c’est que le corps qui parle. Il avait poussé la logique jusqu’au bout. C’est un peu outrancier et cela peut être difficile à exporter
Est-ce que le mime attire les jeunes ?
En ce moment, il y a un phénomène assez particulier. Le film The Artist, qui a raflé toutes les palmes à Hollywood, nous fait beaucoup de bien. C’est un film de mime ! Entièrement muet ! Il y a de plus en plus de gens qui veulent le pratiquer mais aussi venir voir un spectacle. Il y a plein de gens qui trouvent utile ce que fait Jean Dujardin. Il a beaucoup travaillé. Il y a eu tout le travail corporel. C’est un bosseur, ce n’est pas rien que de décrocher l’oscar du meilleur acteur.
Quelle différence y a-t-il entre le mime à l’écran et sur scène ?
Il n’y a pas d’énormes différences. The Artist est plus proche de Charlie Chaplin ou de Charles Keaton qui étaient des grands mimes. Ils sont l’origine du mime contemporain. Et puis, il y a eu d’autres. Le mime tout seul, c’est un peu comme on dit l’homme descend du singe. Dans ce cas, pourquoi y a-t-il encore des singes ? Tous les singes n’ont pas donné des hommes. Certains artistes de mimes sont devenus comédiens, d’autres ont fait du cinéma, et d’autres encore sont restés des mimes.
Comment aborder un atelier de mime avec les enfants ?
J’essaie d’être beaucoup plus ludique avec eux. Avec les adultes, on peut aller plus loin en abordant des questions philosophiques ou métaphysiques. Pour les enfants, il faut qu’ils s’amusent et surtout qu’ils font ça en dehors de l’école. Cependant, on peut avoir des points communs pour l’acquisition de la technique. Je n’utilise pas les mêmes versants mais on arrive au même résultat.
Le mot de la fin…
Soyez curieux !