Nous parlons souvent à Maurice de ceux qui réussissent, des efforts qu’ils ont faits pour sortir du lot, trouver une idée, la réaliser. Ce sont les acteurs du développement, ceux à qui les armes ont été données pour se saisir de toutes les opportunités du développement économique et social. Ces Mauriciens font partie d’une minorité qui fait rêver, que l’on cite en exemple. Nous parlons beaucoup moins, pour ne pas dire du tout, de ceux qui, oubliés au bord de la route du développement, stagnent, arrivent tout juste à se débrouiller et ne font que survivre. Cette catégorie de Mauriciens est beaucoup plus nombreuse qu’on ne le croit et ils augmentent avec la crise. Ouvrons les yeux sur cet autre visage de l’île Maurice, grâce à une rencontre avec Emilie, une Mauricienne au parcours exceptionnel. Dans le mauvais sens du terme, puisque depuis des années, elle se bat pour tenter de survivre dans la misère et le dénuement.
Sur la carte géographique, Emilie habite face à la baie de Mahébourg, de l’autre côté de la route qui mène aux hôtels à plusieurs étoiles et aux superbes campements de Pointe d’Esny avant de finir sur Blue Bay et, au loin l’île aux deux Cocos. Emilie habite Cité la Chaux. Pas la cité ouvrière en béton armé au bord de l’eau, mais l’autre partie, bloquée entre les petites maisons en béton et le haut et long mur autour du morcellement haut de gamme que l’on est en train de construire à côté. Un mur pour cacher cette cité en tôle construite sur un terrain rocheux, accidenté. Un de ces regroupements de cases en tôle sur des terrains de l’Etat où le gouvernement a autorisé les squatters à s’installer. Des regroupements pour dissimuler les oubliés du développement dans ce pays qui se prétend le Singapour de l’océan Indien dans les brochures destinées à vendre les villas IRS aux investisseurs étrangers. Emilie Moussa, née Augustin, est née à Solitude, Rodrigues, il y aura bientôt quatre-vingts cinq ans. Mariée à 24 ans avec un laboureur qui était deux fois plus âgé qu’elle, Emilie plante des haricots et du maïs, élève des cochons et des cabris, tandis que son mari est employé dans le gouvernement comme laboureur. Emilie, qui ne peut pas avoir d’enfants, va en adopter et élever neuf en tout. Puis, dans les années 70, son mari décide de venir s’installer à Maurice. Elle le suit avec Sylvette, la dernière petite fille adoptée qui n’avait que quelques semaines. Le couple s’installe à Roche Bois et Emilie « travaille faire l’ouvrage la case madame », tout d’abord à Baie du Tombeau, puis à Plaine-Verte. Le mari d’Emilie est « coureur de jupons » et le couple a des problèmes, mais continue à vivre ensemble, avec la petite Sylvette, dans une maison de la CHA à Baie du Tombeau. A la mort de son mari, Emilie se retrouve avec son salaire d’employée de maison et une petite pension de veuve et les temps difficiles commencent. Sylvette tombe amoureuse d’un habitant de Roche Bois et elle accouche de son premier enfant à l’âge de 14 ans, alors que sa mère vient tout juste d’avoir 60 ans. Le jeune couple, qui n’a pas d’emploi fixe, va vivre dans la maison d’Emilie et de ses maigres revenus et fera trois autres enfants. Et puis, un beau jour, Sylvette tombe amoureuse d’un autre homme, qu’elle va suivre à Mahébourg en abandonnant ses quatre enfants à sa mère adoptive. Emilie se retrouve, du jour au lendemain, avec quatre enfants en bas âge à élever et doit rendre la maison de la CHA, dont elle n’arrive plus à payer la location.
« Mo napa kontan faire ça, mo honté, mais quand bane ti zenfants népli énan manzé, mo obligé alle talle lamé. « 
Elle fait une chute et ne peut plus travailler. Sa fille et son nouveau gendre lui proposent de venir faire un séjour à Mahébourg avec les quatre enfants du premier concubinage et les deux nés du second. Ils partagent une ou deux pièces dans des maisons à la veille de la démolition, à Mahébourg. Le couple travaille de temps en temps, mais compte surtout sur les deux pensions d’Emilie pour vivre et faire grandir les six enfants. Pour compléter le budget, Emilie fabrique des balais cocos et fatacks, ramasse des bouteilles vides pour les vendre et quand, il n’y a plus rien, demande la charité. « Mo napa kontan faire ça, mo honté, mais quand bane ti zenfants népli énan manzé, mo obligé alle talle lamé. » Tant bien que mal, « la famille » grandit et lors du passage d’un cyclone, la maison où ils vivaient s’écroule et ils doivent aller chercher refuge à l’école primaire du coin. Le nom d’Emilie se retrouve sur la liste des sinistrés qui ont droit à un lopin de terre de l’Etat. Les démarches vont durer plusieurs années et finissent par aboutir. En 2008, elle devient propriétaire d’un lot de 92 mètres carrés à la cité La Chaux-tôle. Cette cité est un des ghettos où depuis des années on regroupe les plus démunis des Mauriciens, les oubliés du développement. Ce sont eux qui vont se réfugier dans les salles de classe transformées en centre de refuge pendant les passages de cyclone. Parce qu’ils vivent dans des masures qui s’écroulent au premier coup de vent. Comme ils n’ont aucun endroit où habiter après le cyclone, pour leur faire quitter les écoles, on leur construit des longères « temporaires » sur les terres de l’Etat. Du temporaire qui dure parfois de très longues années. Celui de la cité Firinga à Pointe aux Sables a duré plus de dix ans. Les sinistrés sont rejoints dans ces longères par tous ceux qui n’ont rien et s’agrippent a ces tôles rouillées qui leur tiennent lieu de maison. Plus tard, généralement à la veille d’élections, on divise ces terres de l’Etat en petites parcelles que l’on donne aux sinistrés, aux agents. Des parcelles sans électricité, sans eau, sans aucune infrastructure. C’est ainsi que les poches de misère extrême sont constituées — et entretenues — à Maurice. Et deviennent des viviers pour le trafic de drogue, la prostitution, la petite et grande délinquance, les violences de tous ordres. Avec la bénédiction des autorités qui présentent ces regroupements de pauvres comme des actes de solidarité et de générosité.
« Nou pé viv couma mama cochon et son bane piti cochons. »
Les 92m carrés d’Emilie sont situés sur un terrain rocailleux en pente où avec ses économie — comment fait-elle pour en avoir ? —, elle arrivera à faire construire une paillote avec des feuilles de tôles et des rondins de récupération. Petit à petit, elle va « améliorer » sa maison en remplaçant les tôles rouillées et en faisant installer l’eau et l’électricité. Entre-temps, les relations entre sa fille adoptive et son dernier compagnon ont empiré et ils se sont séparés. Sylvette s’est mise en ménage avec un autre homme qui, comme le précédent, n’a pas de travail régulier, mais en plus vit de trafics et à la main longue. Il dévalise le peu de choses qu’il y a dans la maison pour les vendre et, avec la complicité de sa compagne, vole la carte bancaire d’Emilie et vide son petit compte en banque. Le couple finit par se séparer et Sylvette retourne à Port-Louis chez sa fille aînée — qui vit en concubinage et a des enfants — avec un nouveau compagnon. Le précédent, recherché par la police, disparaît dans la nature. Comme d’habitude, Emilie se retrouve seule, sans ressources avec ses petits-enfants qui grandissent et malgré son âge avancé doit trouver les moyens pour les nourrir et les envoyer à l’école. Comme si cela ne suffisait pas, le plus âgé de ses petits enfants est accusé de tentative d’outrage à la pudeur sur une de ses demi-soeurs. Il est arrêté, envoyé au Borstal avant d’être libéré sous caution — payée grâce à des emprunts par Emilie — et interdit de revenir à la cité la Chaux-tôle. Où tant bien que mal et malgré ses 80 ans, Emilie continue à s’occuper, comme elle peut, de ses petits-enfants dans des conditions qui lui font dire parfois, quand le soleil tape trop fort ou que le vent et la pluie d’hiver passent à travers les jointures des tôles « nou pé viv couma mama cochon et son bane piti cochons ».
C’est la certitude, la seule qu’elle possède, qu’un jour « Bondié pou faire moi sorti dans sa l’enfer la » qui donne à Emilie, l’une des oubliées du développement de ce pays, l’énergie de continuer à survivre. Les oubliés du développement qui sont beaucoup plus nombreux que nous ne voulons l’admettre.