Depuis le 1er décembre, une vieille dame de 74 ans, malade et n’ayant plus toute sa tête, se trouve à l’hôpital de Flacq. Elle y a été admise par les responsables du home où elle vivait depuis juin de cette année. Et depuis le 2 décembre, le directeur du home refuse de reprendre sa pensionnaire et demande à son fils, qui vit à Rodrigues et qui doit subir une opération chirurgicale demain, de la reprendre. Cette histoire est une illustration de cette autre Île Maurice, qu’on nous prétend être un « welfare state »…
Mme J. est une veuve qui habitait seule dans un village du nord où elle est née. Son fils unique, M. J., vit et enseigne dans le secondaire à Rodrigues depuis plus de quinze ans. Jusqu’en 2011, Mme J. s’occupait de sa maison et de celle de son fils, située dans un autre village du nord, et allait passer régulièrement des vacances à Rodrigues. En janvier 2011, Mme J. est victime d’une attaque cérébrale qui la rend partiellement handicapée, et sa belle-fille vient s’installer à Maurice pour s’occuper d’elle. Cinq mois plus tard, la santé de Mme J. s’étant rétablie, elle part habiter avec son fils et sa belle-fille à Rodrigues et revient passer des vacances à Maurice de temps en temps.
En avril de cette année, la santé de Mme J. commence à décliner, et on la fait soigner à l’hôpital de Rodrigues. En mai, son fils revient avec elle à Maurice afin qu’on puisse mieux la soigner, et il la fait admettre comme pensionnaire dans un home pour personnes âgées de la côte ouest, qui fait partie de plusieurs ashrams. L’admission est faite avec l’autorisation du ministère de la Sécurité sociale, qui verse la totalité de la pension de vieillesse de Mme J. à la direction du home. Reparti pour Rodrigues, M. J. se tient informé de la santé de sa mère et téléphone au moins une fois par semaine à l’établissement spécialisé pour prendre de ses nouvelles. Par ailleurs, un de ses cousins et une tante viennent de temps en temps rendre visite à la vieille dame.
« Tous reconnaissent que M. J. a raison, mais personne ne peut faire le directeur du ‘home’ changer d’avis et reprendre la vieille dame »
En novembre de cette année, lors d’un examen médical, on découvre que M. J. a des problèmes aux yeux et il est référé à l’hôpital de Moka pour une intervention chirurgicale. Par ailleurs, son épouse tombe également malade et doit commencer à suivre un lourd traitement. Fin novembre, quand M. J. arrive à Maurice pour les démarches précédant son opération, qui est fixée pour le 10 décembre, il apprend que la direction du home a fait admettre sa mère dans un hôpital régional. La vieille dame a toujours des absences, et souffre également de diarrhée. Le 2 décembre, après avoir complété les procédures pour sa propre admission à l’hôpital de Moka, M. J. va rendre visite à sa mère. À sa grande surprise, il apprend que le directeur du home a décidé de ne pas la reprendre comme pensionnaire et lui demande de s’en occuper désormais.
Joint au téléphone, le directeur du home justifie sa décision par le fait que l’état de santé de Mme J. s’était détériorée, qu’elle est devenue incontinente, donc difficile à gérer. Par ailleurs, il reproche au fils de ne jamais prendre des nouvelles de sa mère. Ce dernier jure qu’il peut prouver, grâce à ses relevés téléphoniques, qu’il appelait le home au moins une fois par semaine. Le directeur ne veut rien entendre et refuse de reprendre Mme J. dans son établissement, et déclare que personne ne pourra le faire changer d’avis. Il suggère a M. J. d’aller chercher un autre home pour y faire admettre sa mère. M. J. se rend alors au ministère de la Sécurité sociale, dont il voit la ministre, pour expliquer son problème : à la veille de subir lui-même une opération et avec une épouse malade, il ne peut prendre charge de sa vieille mère qui est invalide. Il explique aussi son problème au président des trois ashrams dont fait partie le home. Tous reconnaissent que M. J. a raison, mais personne ne peut faire le directeur du home changer d’avis et reprendre la vieille dame malade comme pensionnaire.
« Cette histoire soulève une série de questions sur notre prétendu Welfare State et la manière dont Maurice protège les plus vieux »
Pour des raisons humanitaires, l’hôpital a accepté de garder la veille dame mise à la porte du home où elle était pensionnaire depuis juin de cette année. Mais cette solution n’est que temporaire. En attendant, et en dépit du fait qu’il doit se reposer avant son opération, M. J. remue ciel et terre pour essayer de trouver une chambre pour y loger sa vieille mère malade. Il a fait une déposition à la police et se demande ce qu’il va advenir de sa mère à partir de lundi, quand il sera à son tour admis à l’hôpital. Cette histoire dramatique, où les faibles et les malades doivent subir la loi du plus fort, soulève une série de questions sur notre prétendu welfare state et la manière dont Maurice protège les plus vieux de ses citoyens. De toutes ces questions, deux méritent d’être soulignées. Comment peut-on, dans un home faisant partie d’une fédération d’ashrams, se permettre de traiter avec autant d’inhumanité une vieille ? Est-ce ainsi que nous serons (mal) traités quand nous deviendrons vieux à notre tour ?