AVINAASH I. MUNOHUR
Politologue

Il est de tradition à Maurice que la Fête du Travail soit associée aux grands meetings politiques; et malgré une baisse d’enthousiasme depuis quelques années, nous sommes témoins d’une concurrence féroce entre les différents partis politiques afin de savoir qui a remporté la bataille des foules en cette année d’élections générales. En effet, les différents rassemblements auraient donné le ton aux tendances qui se préciseront sur les prochains mois – c’est du moins ce que doivent penser les stratèges en communication des différents bureaux politiques. Mais voilà, gagner la bataille des foules – et donc de l’image – et utiliser ce jour hautement symbolique à des fins partisanes risquent de mettre de côté le véritable enjeu de la Fête du Travail, à savoir l’avenir du travail.

Qu’en est-il de l’avenir du travail à Maurice ? Nous ne parlons pas ici uniquement du chômage; les mesures récentes du gouvernement n’étant clairement pas à la hauteur du défi. Elles ont beau avoir fait légèrement baisser le taux de chômage, nous sommes forcés de constater que le chômage chez les jeunes reste, lui, très élevé – 66% pour la catégorie des 16-29 ans en 2018 selon Statistics Mauritius. Des mesures comme l’éducation gratuite dans les institutions publiques tertiaires semblent ainsi clairement avoir pour objectif politique de faire baisser le chômage des 18-30 ans en encourageant ces derniers à continuer ou à reprendre leurs études, et à ainsi se retirer du marché du travail. Il n’y aurait donc rien d’étonnant au fait que le taux de chômage des jeunes baisse à partir de la prochaine rentrée scolaire. Mais cette mesure – qui relève bien plus d’une tactique du bouche-trou que d’une stratégie pour le développement de l’éducation et de l’emploi sur le long terme – ne s’attaque aucunement aux causes du problème du travail à Maurice car elle ne s’inscrit pas dans une tendance inquiétante que nous voyons émerger depuis quelques années : celle de la baisse de la productivité du capital et de la productivité du travail.

Si nous analysons les données de Statistics Mauritius, nous pouvons constater que, sur la période allant de 2007 à 2017, le taux de productivité du travail est passé de 4,9% à 2,4%; alors que celui du capital, de 1,9% à 1,4%. Parallèlement à cette baisse tendancielle de la productivité, le taux d’ouverture de notre économie est passé de 123% en 2005 à 97% en 2017. Ces deux données ont un lien intime et signifient que l’implication de notre économie dans l’économie mondialisée est en train de reculer en même temps que notre capacité à produire – ou vice-versa.

L’économie réelle…

Le ralentissement de la productivité signifie tout simplement que l’économie réelle stagne à Maurice – il se pourrait même qu’elle soit en régression. Il est d’ailleurs facile de le constater : l’industrie touristique affiche une tendance à la baisse avec un recul du tourisme à haut revenu depuis plusieurs années, le secteur manufacturier s’effondre avec d’importantes délocalisations, le secteur des PME peine à grandir au rythme qu’il aurait dû, et le secteur sucrier est depuis longtemps un simulacre d’une époque bel et bien révolue (il suffit de voir la part qu’occupe désormais la production sucrière dans le PIB pour s’en rendre compte). Seuls les secteurs financiers, immobiliers et celui de la construction affichent aujourd’hui une croissance robuste. Ceci est principalement dû à deux facteurs : le nombre important d’investisseurs étrangers qui permettent encore à nos entrées en Foreign Direct Investment (FDI) de se maintenir à des taux ayant une incidence positive sur notre balance de paiement – même si les FDI ont une tendance à la baisse depuis quelques mois –; et le nombre important de travailleurs étrangers, notamment dans le secteur de la construction (ce qui permet de conserver une certaine compétitivité des coûts de production même si les salaires de ces travailleurs ne sont que très peu investis dans l’économie locale).

Le ministre démissionnaire, Vishnu Lutchmeenaraidoo, ne s’y est donc pas trompé en accusant le gouvernement de se pavaner avec quelque 3% de croissance, alors que les indicateurs qui témoignent de la santé de notre économie reculent tous. En économiste d’expérience qu’il est, Vishnu Lutchmeenaraidoo comprend mieux que quiconque les implications d’une chute de productivité, et sait très bien qu’une relance de l’économie réelle implique des réformes en profondeur de notre système si nous souhaitons inverser cette tendance et reprendre ainsi la main sur notre destin. Il a donc quitté un navire en perdition à un moment clé électoralement – donnant également le ton pour la prochaine campagne électorale avec son fameux « enough is enough ».

Comment donc faire pour relancer la productivité, et en particulier la productivité du travail, tout en relançant l’économie réelle à Maurice ? Il s’agit d’une vaste question car elle appelle à revoir un certain nombre de politiques, à commencer par nos politiques d’éducation – qui doivent s’aligner sur les impératifs de la demande en talents et en nouvelles technologies des conglomérats et des PME afin de mieux répondre à la demande des différents secteurs en capital humain et en innovations (comme le recommande l’Audit Report 2018 de la TEC sur l’Université de Maurice). Elle appelle également à une valorisation des métiers des secteurs traditionnels – comme l’agriculture, la pêche, l’artisanat, etc. Ces secteurs sont essentiels à la promotion de l’inclusion de tous les Mauriciens dans le développement économique et social, et sont garants de la résilience de notre pays car ils permettent de faire reculer notre dépendance aux importations. Elle appelle également à l’ouverture d’autres secteurs – comme le développement maîtrisé et responsable de notre océan. Elle appelle enfin à la mise en place de politiques de conservation et de valorisation de nos ressources naturelles et de notre patrimoine.

« New Deal »

L’avenir du travail à Maurice passe ainsi par un autre projet de société; un projet de relance des secteurs que les précédents gouvernements ont laissé se dégrader, pensant que l’essor du secteur financier allait servir de locomotive pour le reste de notre économie. Nous avons besoin d’un New Deal qui soit entièrement saisi des problématiques actuelles et qui propose des solutions innovantes. Ce New Deal passe par l’investissement dans la valorisation du capital humain, dans l’automatisation, dans l’innovation, dans l’intelligence artificielle et dans la modernisation de nos outils de production. Il passe également par la mise en place de politiques efficaces pour mieux aborder les impératifs de la nouvelle donne écologique. C’est ainsi, à travers le développement d’une stratégie holistique alliant l’humain, la technologie et l’écologie que nous pourrons mieux faire face à la concurrence mondiale et faire de nos différents secteurs d’activité des secteurs de pointe – comme ont pu, par exemple, le faire Israël ou Singapour pour l’agriculture. Nous devons, pour cela, avoir le courage politique de revoir notre modèle de développement et agir de manière efficace afin d’entamer cet immense chantier. Il nous faut surtout prendre entièrement conscience que le travail se conjuguera désormais forcément avec la révolution digitale et écologique.