Osons la comparaison : véritable industrie à fric de l’enseignement, les leçons particulières roulent à plein rendement tout le long de l’année, bâtissant son empire sur le travail forcé d’enfants du matin au soir. Main-d’oeuvre gratuite et sans défense, celle-ci est à la disposition des maîtres. Celui qui ose refuser de travailler après les heures est un marron signant son arrêt de mort éducatif.
L’on peut situer les tout premiers débuts du présent système vers la fin des années 70, environ trois ans après l’introduction de l’éducation gratuite en 1976. Mesure électorale du gouvernement Ptr-PMSD d’alors, mise en oeuvre sans planification pédagogique et infrastructurelle sous Kher Jagatsingh, qui succède à Régis Chaperon à la tête d’un système déjà en faillite et encore tout ébranlé par la grève générale des étudiants de Mai-75, l’éducation gratuite vient gonfler la population estudiantine dans les écoles primaires et surtout bouleverser la manière d’enseigner. Les familles pauvres, qui jusque-là privilégiaient l’éducation payante des aînés aux dépens des benjamins ou celle des fils aux dépens des filles, décident d’en prendre avantage. Les écoles primaires sont littéralement prises d’assaut avec au bout de six ans, soit après les examens de la Petite Bourse, la formation d’un goulot d’étranglement dans la demande d’admission dans les quatre collèges d’État. Afin d’offrir le maximum de chances d’admission à leurs élèves, les instituteurs des Stds V et VI donnent des leçons particulières ; cela avec la bénédiction des parents soucieux de faire admettre leurs enfants dans un bon établissement.
Graduellement, le système se met en place. Certains instituteurs se taillant au fil des ans une réputation de faiseurs de boursiers, comme à l’école Philippe Rivalland RCA, qui arrive alors en tête d’un petit peloton : Louis Nellan G. S et N. D des Victoires RCA pour ne citer qu’elles. Cette élite du primaire se dispute année après année le palmarès que partageront au fil des ans de nouveaux venus, de plus en plus nombreux. La rude compétition des enfants pour les bons collèges est alors renforcée par celle tout aussi féroce entre instituteurs, voire même – quoique moins évidente – entre parents d’élèves. La course parmi les profs se double d’une autre, plus pernicieuse : celle à l’argent que procure la pratique des leçons particulières. Un apport non négligeable, auquel certains parents reconnaissants ajoutent à la fin de l’année un petit bonus, soit en argent soit sous forme de cadeau.
On est au début des années 80. La Petite Bourse cède la place au CPE et au ranking, soit la sélection des meilleurs pour les “bons établissements” publics et privés. Les garages et salles à manger se transforment en salles de classe, certaines personnes y voyant même un filon à exploiter en louant leur garage à des profs qui n’en disposent pas. De même, des collèges privés en besoin d’argent louent leurs locaux. Une pratique qui perdure. L’école parallèle payante est bien en place et partie pour durer. Trente ans plus tard, elle est devenue une institution jusqu’à menacer la survie même de l’école.
Une institution
L’institutionnalisation des leçons particulières au primaire commence dans les années 90 lorsque le ministre de l’Éducation d’alors, Armoogum Parsuramen, décide d’ouvrir la porte des écoles aux instituteurs après les heures de classe. Ceci afin d’offrir de meilleures conditions d’apprentissage aux élèves jusque-là parqués dans des garages surpeuplés. Toutefois, les leçons sont interdites à l’école pour les Stds I à III – une mesure que certains s’empresseront de contourner en donnant les cours chez eux. Son successeur, sous le gouvernement Ptr/MMM, feu James Burty David, ne touche pas à cette mesure qui fait l’unanimité parmi profs, parents et élèves. À la faveur d’un remaniement ministériel, Kadress Pillay fait son entrée comme ministre de l’Éducation. Il décide d’abolir ce système en 1997. Quelques mois plus tard alors que M. Pillay n’est pas au pays, M. David, qui assure l’intérim, décide de réintroduire le système. Raison invoquée : éviter aux parents de faire les frais supplémentaires de loyer de garage que les instituteurs incluent dans les prix des leçons. Depuis, devenu un “droit acquis” des instituteurs, plus moyen de s’en défaire.
Steeve Obeegadoo, ministre de l’Éducation sous le gouvernement MMM/MSM en 2000-2005, réussira par la force face à l’adversité générale à introduire un peu d’ordre et à faire une avancée de taille : il élimine le ranking, introduit un nouveau système d’admission, convertit les Star Colleges d’État en Form VI Schools, introduit la régionalisation des admissions en Form I. Soit, tout un package visant à éliminer dans le long terme la “rat race competition”, et de facto les leçons particulières, qui à la longue n’auraient plus leur raison d’être. Mais l’espoir entrevu est de courte durée. À l’arrivée du gouvernement de l’Alliance sociale, le système est aboli par Dharam Gokhool, nommé à l’Éducation. Retour à la case départ.
Vasant Bunwaree lui succède en 2008. Il tente en 2010 une brèche dans la citadelle des enseignants avec l’introduction du Enhancement Programme (EP), soit des activités extrascolaires en Std IV, un moyen de contourner cette pratique à l’école avec pour objectif de l’étendre dans un deuxième temps à l’ensemble du primaire. Le EP est proposé les jours traditionnellement consacrés aux leçons particulières, soit lundi, mercredi, vendredi. Les instituteurs acceptent de collaborer mais contre paiement. Mais c’était sans compter qu’il restait dans la semaine trois autres jours ouvrables pour les leçons hors de l’école : mardi, jeudi, et samedi en matinée. M. Bunwaree veut même aller plus loin : interdire les leçons par le biais d’une législation en amendant l’Education Act, qui date de … 1953. Les syndicats d’enseignants menacent de le traîner en Cour : « Nou atann li de pie ferm. »
Le cancer des leçons particulières a parallèlement gangrené le secondaire, dont la compétition en fin de cycle est exacerbée par la course aux 30 bourses d’État. Si, après le supplice du CPE, les parents acceptent de donner un certain répit à leurs enfants en Forms I et II, la course reprend de plus belle en Form  III. Avec principalement des cours particuliers dans deux core subjects – l’anglais et les mathématiques – pour ensuite s’étendre à pratiquement l’ensemble des matières en SC et davantage en HSC. Mieux ou pire : parmi “l’élite”, les trois-quarts des élèves en lice pour le scholarship prennent deux leçons par matière, une manière de « make assurance double sure ». Cette pratique gagne de plus en plus des candidats du CPE.
Alors que l’éducation est censée être gratuite à Maurice, combien pèse en termes financiers cette “école payante parallèle” ? Les Stds IV à VI du pays (Maurice uniquement) comptent chacun quelque 24 000 élèves, ce qui donne 72 000. En tenant compte d’une moyenne de 60 000 enfants pour l’ensemble du pays qui prennent des leçons, à raison de Rs 400 mensuellement, cela donne un pactole de Rs 288 millions par an empoché par les enseignants du primaire uniquement.
Pour le secondaire, sur une moyenne de 30 000 élèves dans le pays en Forms III et IV, et que l’on compte trois matières par élève à Rs 300 par leçon, cela donne : Rs 900 x 30 000 x 12 mois : Rs 324 millions. Dans les cas des Forms V et VI, l’on compte une moyenne de 16 000 candidats pour le SC et 9 000 le HSC, dont la quasi totalité prend des leçons. À raison d’un minimum de trois sujets en SC à Rs 1 000 par mois pour les trois, l’on obtient Rs 192 millions par an. En HSC, à raison de Rs 500 minimum par matière, les trois main subjects (excluant le General Paper) revient à payer : Rs 1 500 x 9 000 élèves x 12 mois = Rs 162 millions. Le total des dépenses des parents pour le primaire et le secondaire durant une année uniquement se monte à la bagatelle de Rs 966 millions. Ce montant n’inclut pas la tendance actuelle à l’entraînement de cheval de l’élite qui consiste à dispenser des cours le dimanche de 8 heures à 14 heures deux mois avant la tenue des examens de HSC, et dont le tarif est calculé par… heure. Ainsi, ce montant de Rs 966 millions ne représente qu’une moyenne du coût des leçons particulières, qui en réalité dépasse la barre du milliard de roupies par an.