Au nom de la sacro-sainte croissance économique et du développement, le monde s’est engagé depuis longtemps dans une ratification exponentielle d’accords multilatéraux afin de favoriser importations et exportations aux quatre coins de la planète. C’est ce que l’on appelle le libre-échange. Notre pays ne fait pas exception à la règle, des accords étant continuellement signés, en attestent les récentes négociations entre l’UE et la région Afrique Orientale et Afrique Australe. Dans ce dernier cas, il est dit que le champ d’application de l’accord couvre aussi les domaines liés « au commerce, à l’investissement et au développement durable ». Or, il y a contradiction dans les termes, car jamais le libre-échange, dans sa notion élargie, ne fera bon ménage avec la cause climatique.

L’ancien ministre français de la transition écologique Nicolas Hulot l’a d’ailleurs récemment dénoncé, affirmant que « le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques ». Et s’il ne fallait qu’un exemple, on pourrait prendre celui de l’Amazonie qui, sous l’impulsion du président Bolsonaro, est le théâtre d’une déforestation accrue. Pour ce dernier, protéger le poumon vert de la planète, et par ricochet ses populations autochtones, ne pèse en effet pas lourd face aux énormes profits engendrés notamment par la culture de soja, laquelle nécessite davantage de terres. Et il ne s’agit une fois encore que d’un exemple.

Comme pour donner écho aux acteurs engagés dans les pourparlers de libre-échange chez nous, et qui osent y mêler le développement durable, Nicolas Hulot poursuit en rappelant que « l’on signe des traités qui nous mènent à l’opposé de nos intentions ». Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. Car qui dit libre-échange, dit aussi augmentation des émissions de gaz à effet de serre. En premier lieu, nombre de pays du monde produisent plus que nécessaire en vue d’exporter, nourrissant ainsi toujours plus leur propre économie. Et l’on ne parle pas ici de denrées de base, mais principalement du superflu, autrement dit tout ce dont nous pourrions nous passer sans avoir à compromettre notre existence.

Vient ensuite la question énergétique, car pour produire, il faut une incroyable quantité d’énergie, pour l’heure principalement fossile. Après quoi il faut évidemment transporter les biens produits, nécessitant là encore une grande quantité énergétique, à la fois pour les acheminer dans les pays concernés (par avion et bateau) puis, sur place, vers les zones de stockage et de distribution (par camion et par train). Dès lors, il va sans dire que les émissions de CO2 entre la chaîne de production et le consommateur final atteignent des proportions ahurissantes.

Est-ce à dire que ce soit tout le concept du libre-échange qu’il faille jeter au panier. Bien sûr que non ! Mais pour cela, il faudrait alors en changer la nature, le « démondialiser », autrement dit appliquer ce changement de paradigme consistant à conceptualiser un libre-échange communautaire. En quelque sorte un peu comme nous le faisions jadis avant qu’un sombre crétin ne fasse en premier jaillir le pétrole. Quoi qu’il en soit, cette source d’énergie qui alimente notre croissance – ces hydrocarbures qui nous auront amenés aujourd’hui à l’aube d’une catastrophe sans précédent – a atteint ses limites ou, pour les plus optimistes, est en passe de les atteindre. Lorsque la « boutique Terre » aura définitivement baissé le rideau, il nous faudra donc bien revoir tout le système. D’où la question : pourquoi ne pas anticiper ce dépôt de bilan (carbone) ? D’autant que la planète étant pour l’heure en situation de monopole, il n’y aura aucun repreneur !
Continuer dans cette voie n’est donc pas la bonne solution, car de toute façon vouée à l’échec, que l’on soit conscient ou non de l’urgence climatique. Comme le disait encore Hulot, « nous devons absolument nous rassembler, au-delà de toutes nos barrières politiques et religieuses, pour changer nos modes de vie ». En temps de guerre, poursuit-il, « on est capable de s’unir sur l’essentiel, et nous sommes en guerre ». Une guerre qui, à l’allure où nous allons, a toutes les chances de mal finir. Très mal ! Avec le risque que la seule croissance qui tienne alors encore le coup soit celle du nombre de victimes que notre inaptitude à nous remettre en question aura engendrée.

Michel JOURDAN