Michel Jordan

L’histoire récente de notre développement n’aura-t-elle été qu’un leurre ? Un mirage en plein désert ? Un rêve éveillé qui, sous l’impulsion du plus minuscule des ennemis, se sera finalement avéré notre pire cauchemar ? Il n’aura en effet suffi que d’un virus – certes pas des plus banals, mais un virus tout de même – pour que notre monde tremble sur son piédestal ; et nous fasse aujourd’hui nous poser la question : comment cet organisme, à la fois des plus simples et des plus compliqués, des plus petits par la taille et des plus grands par la virulence, aura-t-il réussi à ébranler les majestueuses fondations de notre société ? Comment s’y sera-t-il pris pour faire paraître aussi inutiles ces derniers siècles de découvertes et d’ingéniosité, et aussi puérils nos rêves de grandeurs ? Tel un tsunami, le Covid-19 aura tout emporté sur son passage, ne laissant derrière lui que larmes et désolation. Sans que l’on ne puisse rien faire, et quasi aussi vite que les flammes auront consumé Notre-Dame.

Le monde, ou du moins « notre » monde, n’était-il finalement que fétu de paille ? C’est ce que semble nous dire le coronavirus, un peu comme un avertissement, un dernier rappel avant saisie. A se demander d’ailleurs si lui, « l’ignoble » virus, est au fond si malveillant que cela. Certes, en quelques semaines à peine, il aura emporté des dizaines de milliers de vies, mais paradoxalement, dans le même temps, combien en aura-t-il aussi épargné ? Des centaines de milliers d’autres, assurément, qui, sans lui, auraient succombé aux affres de la pollution ou de la guerre. C’est un fait : face à lui, même les terroristes se mettent aujourd’hui à trembler plus fort que les tours jumelles.

Mais là où le virus aura vraiment fait fort, c’est en sa capacité à nous rappeler ce que, certes, nous savions déjà, mais avions toujours sciemment ignoré, à savoir la nature éphémère des civilisations ainsi que de notre propre existence, en tant qu’espèce cela s’entend. En quelques décennies à peine, nous aurons en effet vidé notre écosystème de l’essentiel de sa substance, aurons pillé notre propre habitat à la seule fin d’en retirer des profits, aurons converti le moindre centimètre carré en billets verts, oubliant au passage que ces derniers « ne se mangent pas » ! Nous aurons pollué, déforesté, bétonné… dans des proportions hallucinantes, exponentielles. Car nous en voulions toujours plus, forcément !

Puis est arrivé le Covid, à la fois fruit et témoin de notre aliénation mentale. A nos yeux, le virus aura semé le chaos, alors qu’en réalité, il aura plutôt permis de remettre de l’ordre dans tout ce capharnaüm. Cela faisait en effet longtemps que l’air n’aura été aussi pur, des lustres que le reste du vivant n’aura été aussi « en paix ». Nous qui nous gargarisions il y a encore quelques semaines de projets verts et nous vantions de promouvoir l’environnement « durable », quoi qu’incapables d’en faire la démonstration, voilà qu’aujourd’hui un virus vient nous faire la leçon. Nous qui nous pensions intelligents et invincibles venons de recevoir le plus humiliant des cours d’humilité, aussi douloureux aura-t-il été. Nous savons désormais la fragilité de cette société néolibérale que nous aurons pris si longtemps à façonner. Car non, nous ne sommes pas invincibles. Quant à notre prétendue intelligence, elle reste plus que jamais à prouver.

Fort heureusement, nous en avons aujourd’hui l’occasion. La nature, par l’entremise du virus, vient en effet nous rappeler une dernière fois l’urgence de revoir notre système, tout en mettant le doigt sur l’extraordinaire instabilité du château de cartes que nous avons érigé. L’économie est à genou, l’ordre du monde aussi. « Ils » nous l’ont dit : rebâtir nous demandera des années. Aussi, quitte à devoir nous retrousser les manches, pourquoi ne pas le faire sur de nouvelles bases ? Profitons-en pour revenir aux fondamentaux, et rendre à la Terre un tant soit peu de ce que l’on lui aura arraché. Ensemble, bâtissons un nouveau monde, plus équitable, plus résilient. Une société débarrassée du tout-carbone et où tout développement n’aura de sens que pensé dans le respect de cette terre qui nous nourrit. Saisissons l’occasion, tant qu’il en est encore temps ! Il n’y en aura probablement plus d’autre.