Même si les effets dévastateurs de la pandémie du Covid-19 sont certainement pour quelque chose dans le crash d’Air Mauritius, avec l’arrêt quasi planétaire de tout trafic aérien et ces images inédites de gros porteurs cloués au sol de manière prolongée, la dure réalité, et celle qui donne de légitimes raisons d’être révolté, est que la compagnie nationale d’aviation était en sursis depuis un moment déjà. Plombée qu’elle était par un interventionnisme politicien qui dure depuis trop d’années.

Après les années hedging qui avaient considérablement affecté la trésorerie de la compagnie, il y avait eu un début d’assainissement tant en termes de performance financière que d’un désir de voler un peu plus haut avec l’arrivée de Megh Pillay à la tête de MK en 2015. Mais la méthode MSM consistant à privilégier ses agents plutôt que favoriser la bonne gouvernance des entités publiques, le directeur fut sommairement débarqué. C’était le début de la fin.

Les directeurs se sont succédé un peu comme à la MBC. Une indécente valse à trois ou à cinq temps. Qui n’a amusé personne. En janvier dernier, deux hommes « providentiels », avec qui les syndicats adorent négocier furent placés à la tête du Paille en Queue Court. Dev Manraj à la présidence et Sherry Singh conduisant un Transformation Committee.

Rien de bien spectaculaire en termes de « transformation » jusqu’à l’annonce de l’administration volontaire du jeudi 22 avril. Pas étonnant qu’ils sont nombreux à penser que leur arrivée avait précisément pour objectif, non pas transformer mais précipiter le remède radical. Aidé en cela par la pandémie du coronavirus.

Le plongeon d’Air Mauritius est le résultat d’une succession de mauvais choix stratégiques alors même qu’elle était contrainte de concurrencer des lignes qui n’ont aucun problème de prix de carburant. Et lorsqu’on ajoute la folie ridicule de l’air corridor, les deux avions achetés pour être loués à une compagnie en difficulté, rien d’étonnant que nous ayons piqué du nez.

Air Mauritius n’est hélas que la réclame d’un fi lm qui s’annonce sombre. Le crash de la compagnie renvoie surtout à la gestion légère et d’une dangereuse nonchalance de l’économie du pays depuis 2015. Parce que c’est de cela qu’il s’agit en fin de compte.

Si nous n’y prenons garde, le crash va être général. Il y a eu, des années durant, de l’enfumage à tous les étages juste pour servir le dessein et le destin d’une personne dont le rêve était de s’installer au poste de Premier ministre. Il a réussi à assouvir ses ambitions. Mais à quel prix. Celui des largesses insupportables financièrement.

Et on ne nous convaincra pas que Pravind Jugnauth a une fibre sociale. S’il l’a, c’est qu’il s’en est découvert une que très récemment. Parce que c’est bien lui qui était le ministre des Finances lorsque fut introduit le ciblage pour le paiement de la pension universelle. Une décision un peu brutale et qui ignorait qu’une partie de ses allocations était, de toute façon, récupérée par le biais de l’impôt.

On a acheté les sympathies à tour de bras, forcé les adhésions, quitte à faire exploser l’endettement du pays, avec, ici, de coûteux cadeaux électoraux aux seniors et, là, des avances aux fonctionnaires en attendant le PRB à Rs 5 milliards. Même le privé a été gâté. Tout cela sans aucune contrepartie pour assainir les comptes publics. Et lorsqu’il faut ajouter à cela les projets de prestige, tramway, le complexe coûteux et inutile de Côte d’Or pour se donner l’illusion d’être dans la « modernité » et les milliards piqués de la Banque centrale, au total près de Rs 45 milliards qui ignoraient l’impérieuse nécessité de préparer des lendemains moins roses, il n’est pas étonnant que l’on soit obligé d’atterrir en catastrophe. Pendant ce temps, la France accorde 7 milliards* d’euros à Air France et l’Allemagne s’apprête à injecter 10 milliards d’euros à Lufthansa. Et nous ? Où trouver les milliards ? Ils ont déjà été attribués à des éléphants blancs.

Or, il faut changer de vie dès le 4 mai. De manière radicale. Voilà le programme. Pour commencer, Air Mauritius, elle-même. Il ne faut pas suspendre mais carrément abolir les billets gratuits accordés à quelqu’un qui, un jour, a siégé sur le conseil d’administration. Il y a des organismes publics qui doivent immédiatement disparaître et, avec eux, cette pléthore de parasites politiques. Ces organismes doivent redevenir de simples départements des ministères. Les voitures de fonction des colleurs d’affiches et autres « bater bis » propulsés directeurs doivent être bien plus modestes et correspondantes aux exigences de rigueur du moment et aussi à notre ambition écologique.

Et ceux qui en bénéficient doivent choisir entre cette option et celle d’une voiture hors taxe personnelle ne dépassant pas les 2 000 cc. Pas les deux. Le privé ne doit pas être en reste. La belle vie, voyante, clinquante, provocatrice, la guerre du dernier modèle allemand, la folie des gadgets qui souvent ne servent à rien si ce n’est patienter dans les embouteillages derrière des vitres teintées, faut un peu arrêter là. Il faut rétablir une fiscalité progressive en général, elle doit être adéquate et proportionnée sur ces grosses cylindrées, comme avant 2006, surtout celles qui sont nuisibles à l’environnement. On nous dira que c’est « peanuts ».

Non, chaque sou engrangé, économisé, aura désormais une très grande valeur. Non seulement symbolique mais réelle. On ne peut pas bénéficier de l’argent de l’État et des contribuables et continuer avec le « business as usual ». La cure d’austérité qui va devenir inévitable, ce sera pour tous, sauf ceux au bas de l’échelle bien évidemment qui devront être accompagnés pour ne pas sombrer dans une plus grande précarité. Chacun doit prendre acte de ce que la pandémie nous enseigne. Et elle nous oblige, en fait.

  • La demande d’Air France était de €25 milliards, le Gouvernement a finalement accordé  € 7 milliards pour l’instant…