Michel Jourdan

Education hub, Medical hub, Logistics hub, Fintech hub, Maritime hub… Le moins que l’on puisse dire, c’est que Maurice ne manque pas d’ambitions. Pour autant, au vu de nos faibles acquis en certaines matières et le manque de réelles expertises dans d’autres, l’on peut raisonnablement douter que toutes ces marques d’intentions atteindront leurs objectifs. Mais bon, après tout, qu’importe que le Sport hub finisse par un flop, on pourra toujours se dire que « l’important, c’est de participer ». Reste que certaines annonces de cet acabit portent rapidement à sourire, tant cette capitalisation de l’instant par nos décideurs paraît le plus souvent risible.

Le dernier « hub » à la mode est celui lié au pétrole, que nos politiques ont même annoncé vouloir chercher dans nos eaux territoriales. Que ce soit le projet de Petroleum hub ou de Bunkering hub (à vous de choisir la terminaison qui vous séduit le plus), celui-ci apparaît d’ores et déjà comme une nouvelle aberration. Pourtant, ils sont nombreux, chez nous, à songer en la viabilité d’un tel centre régional d’approvisionnement en produits pétroliers. À commencer, bien entendu, par nos élus et, dans leur sillage, de tous ceux qui sont, de près ou de loin, impliqués dans ce commerce, la State Trading Corporation en première ligne. Ainsi, Rajanah Dhaliah, general manager de cette même corporation, nous rappelait encore récemment que « si nous n’avons pas la capacité de desservir l’industrie du “bunkering”, les autres pays de la région (…) se saisiront des opportunités qui se présentent ». Et d’insister bien entendu aussitôt sur le fait que « nous devons nous assurer que les projets que nous mettons en place répondent (…) aux aspirations environnementales, en termes de développement durable ». Rhétorique évidemment incontournable dans l’actuel contexte du réchauffement planétaire et, pourtant, on ne peut plus paradoxale, tant l’on imagine mal comment peuvent éthiquement cohabiter des intentions de stockage régional de produits favorisant l’effet de serre et celles liées au développement de sources d’énergies vertes.

En sus de cela, la pérennité d’un tel projet – quand bien même il verrait le jour – est plus que hautement hypothéquée, et ce pour la simple raison que l’extraction de pétrole est tout bonnement condamnée dans le plus ou moins court terme. Bien sûr, la question du pic pétrolier continue de faire débat entre comités d’experts, mais la chose semble toutefois entendue sur le fait que, tôt au tard, les réserves finiront bien par se tarir. Sans compter qu’entre-temps, nous devrons faire face à une hausse continuelle, et surtout exponentielle, du prix du baril. Jusqu’au jour où les principales compagnies productrices mettront tout simplement la clé sous le paillasson, l’extraction des quelques réserves encore enfouies coûtant alors plus cher que ce qu’elle ne rapporte. Et cela, c’est une évidence que personne ne peut à ce jour contester.

Le fait est aussi que le pétrole ne sert pas qu’à l’industrie du transport, mais qu’il est aussi fortement utilisé dans la production énergétique et dans la fabrication d’un nombre invraisemblable d’objets de notre quotidien par le biais de l’industrie pétrochimique. Ainsi, en l’espace de 10 ans seulement, entre 1997 et 2007 (soit avant la venue de la crise économique), la consommation annuelle de pétrole avait augmenté de 12%, passant de 3 480 à 3 906 millions de tonnes (81,5 millions de barils par jour). Un rythme que l’on pensait insoutenable mais que nous avons pourtant poursuivi ces dernières années, et qui pousse un nombre grandissant d’experts à estimer que nous sommes dans la « zone ondulante » du pic pétrolier, amorçant dès lors les prémices d’une inévitable chute de la production mondiale. Certains vont même plus loin, estimant que l’état des réserves réelles est tel que la planète devrait en subir les premières réelles conséquences d’ici les dix prochaines années. Sans compter les plus alarmistes, pour qui le monde se dirigerait vers une pénurie totale à l’horizon 2035/40.

Bien entendu, quelles que soient l’approche et la thèse que l’on retiendra, il est acquis que nous bénéficierons de pétrole pendant quelques années encore, soit, dans le pire des cas, le temps de quatre ou cinq mandats politiques. Constat qui devrait rassurer nos décideurs, mais peut-être moins la population. D’autant qu’entre-temps, nous continuerons à accroître nos émissions de gaz carboniques, au grand dam de notre planète et des espèces que celle-ci abrite encore.

Pour autant, quoi que notre pays ne pèse que peu de chose sur l’échiquier mondial, Maurice a toujours une carte à jouer, en initiant par exemple des projets visant à augmenter notre autonomie alimentaire et énergétique, que ce soit à l’échelle nationale ou individuelle (par l’entremise d’une intensification des incitations, d’allocations, etc.). Nous n’aurions alors plus besoin de « Petroleum hub » ni autres « hub » de même nature, notre économie étant alors centrée sur l’humain et son autonomie. Le temps de se « déshubber » est arrivé !