Le jeu de l’esquiveOn attend toujours les réactions de ceux qui avaient poussé des cris d’orfraie parce que l’opposition dans son ensemble avait choisi de boycotter de manière symbolique la lecture d’une petite heure du discours-programme du gouvernement le 24 janvier.

Il est vrai que, dans l’idéal, pareille posture n’aurait pas lieu d’être, l’absence étant toujours la manifestation d’une mentalité de mauvais joueur et un aveu d’impuissance. Mais ceux qui ne se retrouvent pas dans les 37% qui ont porté l’actuel gouvernement au pouvoir peuvent trouver des circonstances atténuantes aux adeptes de la chaise vide momentanée. La manière dont le dernier scrutin s’est déroulé, le nombre élevé de non-inscrits sur la liste électorale, les «nouveautés» introduites dont seuls les partis au pouvoir avaient la connaissance préalable, les pétitions pour contester les résultats dans de nombreuses circonscriptions, et la demande de révision judiciaire de l’issue du scrutin et celle de son annulation pure et simple son autant de faits qui peuvent justifier l’absence d’un après-midi.

D’autres pourraient ajouter la liste de personnes très contestées nommées à des postes de responsabilité extrêmement sensibles. On n’avait pas vu venir Sooroojdev Phokeer occuper le fauteuil de président de l’Assemblée nationale, mais il avait une double qualification imparable, appartenance au sérail familial et présence déterminante dans la circonscription de Pravind Jugnauth et de Navin Ramgoolam. Pradeep Roopun à la présidence de la République fut une surprise au bout d’un suspense qui a duré jusqu’à la présentation de la motion proposant son élection et celle du candidat battu du ML Eddy Boissézon dans la matinée du 2 décembre 2019. Lorsqu’on regarde celles qui viennent d’être avalisées par le gouvernement, avec un Dick Ng Sui Wa à l’ICTA malgré les objections de l’opposition et un ancien président du conseil de district de Flacq, Bhooneswar Rajkumarsingh, à la tête de l’Independent Broadcasting Authority, alors même que c’est la fusion de ces deux régulateurs qui avait été annoncée, il y a encore plus de raisons de pester.

Si l’absence de l’opposition était juste une manière ponctuelle de signifier son désaccord sur les débuts de règne de Pravind Jugnauth II en ce jour de classe 2 et de classe 3 délibérément repoussé du vendredi 24 janvier, la décision du Leader of the House de contourner la séance de mardi est, elle, particulièrement discutable et éloquente. Pourquoi faire l’impasse sur le Question Time ? Pour donner le temps aux ministres néophytes de trouver leurs marques ? Pour éviter d’être embarrassé ? Si tôt et si vite en ce début de mandat ? C’est quand même assez curieux. Et autrement plus grave qu’une absence ponctuelle. Il est vrai que fort de leurs 26 membres et conscients de représenter une majorité dans le pays, les députés de l’opposition ont voulu, dès l’ouverture des travaux, sortir le grand jeu. Parmi les questions déposées et qui ont été passées en revue lors de la réunion du Conseil des ministres de vendredi dernier, il y a des sujets très controversés qui ont le potentiel de provoquer des étincelles.

Comme celle de Rajesh Bhagwan sur la nomination d’un conseiller politique de Pravind Jugnauth, Rudy Veeramundur, à la direction du Gouvernment Information Service, qui revenait jusqu’ici à un fonctionnaire de carrière. Ce conseiller siégeait déjà sur le conseil d’administration de la MBC et on peut imaginer la situation malsaine que favorise le port concomitant de ces diverses casquettes. Dans la liste des questions déjà déposées, il y a plein d’autres thèmes tout aussi litigieux. Si Reza Uteem et Patrice Armance interrogeront le Premier ministre sur la liste des électeurs, Deven Nagalingum vise, lui, à amener Anwar Husnoo à indiquer la date des prochaines élections villageoises. Ritesh Ramful voudra de son côté obtenir du nouveau ministre des Finances, Renganaden Padayachy, des clarifications sur ce qu’il est devenu du directeur de l’EDB personnellement recruté par le tandem Currimjee-Cartier, deux nominés politiques cuisine compatible.

Et on ne compte pas le nombre d’interpellations venant de l’opposition qui vont s’abattre sur le ministre tramway Alan Ganoo. Ils seront huit à s’y mettre et cela a de quoi donner le tournis à celui qui a pris le relais à Nando Bodha et à qui il manque la clarté du propos et la maîtrise de dossier de son prédécesseur. Sa prestation sur le fameux certificat de sécurité du tramway était tout à fait révélatrice de son impréparation. Même Xavier Duval, le leader du PMSD et ancien leader de l’opposition, a décidé de s’y mettre tôt en réclamant des explications sur le rapport du Pay Research Bureau, les détenteurs de la police Super Cash Back Gold et les pensions de retraite. Et lorsqu’on ajoute à tout cela les interpellations sur le coût des travaux de la commission Lam Shang Leen sur la drogue, sur le contrat d’approvisionnement du carburant et sur le projet d’hôtel à Pomponette, c’est dire que la stratégie affichée de l’opposition tripartite n’est pas de faire dans la dentelle.

C’est ce qui doit expliquer la fuite en avant face au mardi des questions. Il est vrai par ailleurs qu’il sera très difficile, cette fois, contrairement à 2014, de venir dire que tout ce qui va mal est le fait de l’ancien gouvernement. Et de refiler des questions arrangées et des supplémentaires plantées à des backbenchers du gouvernement pour enfoncer des ministres précédents et noircir l’héritage. L’ancien et le nouveau étant frères siamois. Ça s’annonce donc autrement plus compliqué cette fois. C’est pourquoi on se permet de zapper, mais qu’ils se le disent, ce petit jeu de l’esquive ne pourra pas durer très longtemps.