BERNARD BRUNEAU

Cette expression récemment remise au goût du jour et qui fournit une description imagée de celui qui détermine les évolutions d’un système vient à l’esprit lorsque nous cherchons à démêler l’écheveau des facteurs de la crise actuelle liée à la pandémie de coronavirus, crise qui risque d’être le phare de ce nouveau siècle. Le Maître des horloges fait référence implicitement au facteur temps et de son impact sur le déroulé de cette crise. Le temps est un concept qui est intimement lié à la vie elle-même ; nous naissons, vivons et mourons dans des fenêtres temporelles. La science s’est longuement interrogée sur le sens à donner à cette caractéristique jusqu’à en faire une dimension au même titre que les axes spatiaux et la découverte de sa variabilité par Einstein. La philosophie l’identifie comme sujet fondamental depuis Platon jusqu’à Pascal : « L’homme est un point perdu entre deux infinis ».

La littérature s’en empare tel le questionnement brillamment formulé par Jean d’Ormesson quant à la fugacité du moment présent coincé entre le passé et le futur, et finalement l’économie, technique super comptable qui essaye de se hisser à hauteur d’une science, dont la valeur étalon se résume à un seul axiome « la croissance », source de tous les malheurs hérités du XXe siècle, pollution, naufrages humains… Le temps y est érigé en valeur suprême « Time is money ». Il sera intéressant de voir, dans cette phase de productivité amoindrie cumulée à une abondance de temps, comment cette fumeuse théorie se vérifiera. Bref, intéressons-nous un instant au facteur temps dans la jeune histoire de la naissance et de la courte vie de la pandémie de ce virus mortifère. Entre la suspicion d’un ophtalmologiste (sic) quant à la dangerosité d’une nouvelle infection à Wuhan et sa prise en compte par l’appareil politique de la seule Chine, il s’écoule plusieurs semaines qui auraient pu être décisives pour les étapes ultérieures de l’activation du protocole déjà défini lors de la précédente alerte du SRAS. Le séquençage du génome devant aboutir à la confirmation d’un nouveau virus prendra un certain temps pendant lequel le virus entamera ses premiers ravages, la durée de ce processus alors bien maîtrisé et quasiment incompressible ainsi que la confirmation de transmissibilité entre hommes. L’indécision de l’OMS quant à la qualification de pandémie ne plaidera guère en faveur de l’efficacité de cette institution planétaire accusée, à tort ou à raison, d’alignement sur la politique chinoise (au grand dam de l’Oncle Sam qui ne récolte là que ce qu’il a semé); le poids de cette perte de temps devra faire l’objet d’un scrutin plus poussé une fois passée la tempête.

Dans la phase suivante interviennent deux temps de natures différentes, le temps politique au niveau international pour la nécessaire communication à l’OMS des découvertes chinoises, et le temps de tournure en dérision du confinement de la mégalopole de Wuhan et celui de sa mise en place, le deuxième temps ayant, on le sait maintenant, un impact direct sur la propagation du virus et des séquelles terribles de celle-ci. Comprendre que le virus ne connaît pas les frontières à l’ère du village global ne sera pas instantané et chaque nation découvrant ses premiers cas passera par les phases successives du déni, de la prétendue assurance de pouvoir maîtriser ce qui est pris dans un premier temps pour une nouvelle souche de grippe que l’on qualifiera d’ailleurs de saisonnière. Ces arrogances consomment une denrée qui s’avérera précieuse par la suite, le temps de la mise en place de mécanismes de prévention à la hauteur de la vague qui va déferler. La terrible théorie des dominos avancée à l’époque de la panique collective du communisme va s’appliquer à la diffusion de ce virus dans une fenêtre temporelle qui laissera la plupart des dirigeants planétaires, culminant avec le géant américain, nus devant un virus submicroscopique. N’avoir pas su comprendre à temps et surtout faire abstraction du fait que toute solution a une inertie temporelle incontournable pèsera lourd lorsque viendra le temps de comprendre les impacts de manque de décision qui auront coûté la vie à tant de personnes. Il reste un dernier temps que la Chine est quasiment la seule à avoir vécue, le déconfinement, mais il est trop tôt pour savoir si la précocité de cette décision n’aura pas de conséquences fâcheuses.

Seul le temps nous le dira. François Mitterrand avait déjà mis le temps dans la problématique de la gestion politique avec son fameux « Il faut laisser le temps au temps » ce que la concision naturelle de la langue anglaise traduit par un magnifique « Time is of essence » et que le bon sens populaire simplifiera par un laconique « Neuf femmes ne font pas un enfant en un mois ». A l’aune de ce regard sur les erreurs commises dans la gestion de cette pandémie, il n’est pas sûr que nos dirigeants aient compris que la mauvaise évaluation d’une situation sous l’emprise de modèles politiques n’ayant jamais été confrontés à des défis inédits nécessitent humilité et réflexion ‘out of the box’ et surtout qu’ils ne sont pas le « Maître des horloges ».