Emmanuel BLACKBURN

Un mort à un kilomètre suscite un meilleur intérêt que 7 000 morts à 7 000 kilomètres, nous apprend-on dès la première année d’étude de journalisme. Cynique certes, mais c’est l’implacable loi du mort-kilomètre, cette proximité géographique et, par conséquent, émotive qui détermine la une des journaux! Selon cette même logique, cet intérêt devrait être infime, ou quasi inexistant, s’il n’est question que d’un seul mort à 7 414 kilomètres de Maurice. Plus précisément au consulat général de l’Arabie saoudite, à Istanbul, là où aurait été supprimé Jamal Khashoggi.

Sauf qu’il ne s’agit pas de M. Tartempion, mais d’un journaliste saoudien, exilé aux États-Unis et qui contribue régulièrement au Washington Post, soumettant des écrits très critiques vis-à-vis de la puissante monarchie saoudienne; ce n’est alors plus un individu qu’on élimine mais bien la démocratie qu’on assassine dans le cadre d’une féroce répression qui viserait à museler toute voix dissidente. D’où l’outrage international exprimé. Mais fort heureusement, les idées qu’incarnent ces hommes-là survivent. Mieux encore, elles se nourrissent quelquefois de leur statut de martyr nouvellement acquis. Ces vérités-là, il faut les jeter à la face du Media Trust dont le silence trahit une dangereuse méconnaissance des enjeux. En effet, « laissez la tyrannie régner sur un mètre carré, elle gagnera bientôt la surface de la Terre », disait Mitterrand. Mais, à bien y voir, cette paralysie ne devrait pas étonner le citoyen car il aura été le témoin privilégié de cette tradition de spectateur apeuré… L’espoir de cette rupture avec le passé qu’on attendait de la dernière cuvée en termes de convictions fortes et d’indépendance d’esprit n’aura été que candeur impardonnable. Pour s’en convaincre, ajoutons au mutisme affiché face au dénouement dramatique de la saga Jamal Khashoggi, deux autres récents exemples tout aussi édifiants:

(a) un journaliste de l’hebdomadaire Sunday Times, qui aurait été l’objet de tracasseries policières: interrogations à l’intérieur du Citizen Advice Bureau de Vacoas, le mercredi 17 octobre, confiscation de son portable dont des données cruciales auraient été effacées, deux heures au poste de police. Bien entendu, un pouvoir qui s’appuie sur une police – dont l’arbitraire est proverbial – pour priver le citoyen de son droit de savoir en faisant taire un journaliste n’interpelle aucunement le Media Trust. Choquant!

(b) Mais il y a eu pire, notamment les menaces qui auraient été proférées à l’encontre d’un journaliste rodriguais et correspondant d’une radio privée après qu’il eut décortiqué le rapport Lam Shang Leen. Mais attention, ces menaces ne provenaient pas de cette police si prompte à plaire aux puissants du jour mais, tenez-vous bien, de la pègre que le rapport avait associée au trafic de la drogue. Et là aussi, aucune indignation exprimée par le Media Trust devant cet acte gravissime. Désespérant!

Nous aurions fait l’impasse sur sa condamnable passivité, nous contentant de hausser les épaules avec dépit, conscients qu’elle aura rejoint ces trop nombreuses professions que n’honorent pas leurs membres. Mais la presse se trouve au cœur du dispositif démocratique et sa léthargie constituerait un défaut majeur dans la cuirasse, une dangereuse faiblesse, dans laquelle s’engouffreraient alors tous ceux tentés par les dérives: pouvoir politique, police et pègre confondus. La vigilance citoyenne est donc de mise et elle s’interroge quant à la nécessité pour le Media Trust de passer la main si elle est incapable de se montrer digne des charges qui sont les siennes.

22 octobre 2018