J. ROLAND PIERRUS

À un peu plus d’une année de l’échéance électorale on sent que la fièvre gagne peu à peu le pays. Ceux qui sont satisfaits du bilan de l’actuel gouvernement pensent qu’un second mandat devrait lui être confié afin qu’il puisse, selon eux, parfaire le bon travail commencé. Ils se heurtent pourtant à l’opinion des autres qui attendent avec impatience sa chute, prophétisant même une débâcle à laquelle il est condamné pour n’avoir pas su comprendre les réelles attentes du peuple. La question n’est pas vraiment de savoir si ce qui avait été jusqu’ici adoré sera brûlé mais si ce qui avait été brûlé en décembre 2014 sera cette fois encore adoré.

 N’y aura-t-il toujours que les mêmes à se présenter comme seuls et vrais défenseurs du peuple ?  On sait bien que le pouvoir est comme une drogue et que ceux qui ont eu la possibilité de l’exercer ne peuvent plus s’en passer. Bon nombre de chefs d’État, en Afrique notamment, ne sont pas prêts à céder la place. Robert Mugabe s’est, lui, accroché au pouvoir pendant 37 ans avant d’en être destitué à l’âge de 93 ans. Celui qui pendant tout son règne a fait réprimer l’opposition aurait pu quitter la scène politique de son plein gré plutôt que d’en être chassé et qui plus est par son propre parti et son armée, sous la pression du peuple. Cela est-il aussi dur de se résigner à passer le flambeau ?

 L’éthique et la morale ont-elles toujours une signification ? Chez nous, nombre de procès, intentés à des politiciens et à leurs protégés ainsi qu’à des fonctionnaires de haut rang sont en attente d’un jugement. Comme le personnage shakespearien d’Hamlet, nous pensons qu’il y a aujourd’hui quelque chose de pourri qui affecte la bonne gouvernance de notre pays. Il faudrait, sans doute, tout désinfecter de la cave au grenier afin que l’air devienne respirable et que Maurice puisse prendre un nouvel essor.

 Le Mauricien, indépendamment de sa communauté, de sa culture, ou de sa croyance religieuse, s’attend à être traité sur un pied d’égalité au plan du droit et de la dignité. Le présent gouvernement a hélas grandement péché contre la justice sociale. Pour les besoins touristiques on parle d’une Île Maurice arc-en-ciel, mais dans la réalité de la vie de tous les jours on en a effacé volontiers certaines couleurs au profit des autres. Une simple tournée dans les différents services et bureaux du gouvernement vous fera clairement comprendre le fond de ma pensée. L’éducation gratuite menant à l’obtention d’un diplôme ou d’un certificat n’atteindra son but que quand elle donnera à tous une chance égale d’obtenir un emploi, sur la base de la méritocratie et non celle du “noubanisme” tant pratiqué dans bien des secteurs.

 Il est si facile de faire campagne non pas à la force de son programme et de son manifeste mais en ciblant l’imaginaire des esprits à travers des déclarations et des promesses faites dans des réunions plus que privées. En bon stratège on martèlera à son auditoire que ne pas utiliser son vote en fonction de l’appartenance communale constitue une trahison qui pourrait être lourde de conséquence. On dit même que le plus ancien parti politique fondé pourtant par Curé, Anquetil et Rozemont, vrais héros du peuple, perdrait toutes ses chances de revenir au pouvoir si d’aventure il se choisissait un nouveau leader, n’appartenant pas à une certaine caste, pour le conduire aux élections. Comment donc penser que le communalisme n’existe pas ?

Comment faire appel, dans des cas litigieux, à des instances dites compétentes quand ceux-là mêmes qui les ont institués n’adhèrent pas à leurs principes ? On n’attend rien de l’hypocrisie caractérisée.

 Tout le monde vote comme il veut, c’est la démocratie à l’état pur, mais comment se résoudre à faire son choix à partir d’une liste de candidats dont on ne connaît pas les antécédents et qui nous sont imposés, car choisis selon des critères on ne peut plus opaques. Les prochaines élections doivent être une nouvelle chance donnée au peuple pour s’opposer à la corruption qui entache notre société, aux nominations partisanes et au favoritisme. On aura entendu dernièrement un élu du peuple – et pas des moindres – déclarer qu’importe la justesse d’une cause il vaudrait mieux l’ignorer si elle ne rapporte pas grand nombre de voix au parti. Nous n’avons que notre bulletin de vote pour exprimer notre indignation face à de telles déclarations. Le gouvernement a intérêt à éloigner du troupeau les brebis galeuses avant qu’il ne soit trop tard. Un siège de moins équivaut peut-être à davantage acquis aux prochaines élections.

 Nous reconnaissons cependant les avancées significatives réalisées dans certains domaines notamment dans celui du combat contre la drogue, de l’application des technologies nouvelles, de l’amélioration de l’infrastructure routière bien que la partie effondrée de l’autoroute M3 à Valton soit toujours en réparation. Nous ne sommes pas contre des projets, par exemple la mise en circulation du Metro Express, qui contribueront à donner à Maurice l’image d’un pays moderne mais il y a plus urgent à faire que cela. Si l’augmentation de la pension ainsi que le maintien du transport gratuit sont des mesures très appréciées par les aînés, beaucoup reste à faire dans le domaine de la santé et de la qualité de la vie. Des mesures devraient être prises afin d’inciter le retour des médecins qualifiés au pays. La construction de nouveaux hôpitaux pouvant accueillir un nombre toujours grandissant de patients ainsi qu’une meilleure utilisation des dispensaires existants sont d’une absolue nécessité. L’hygiène doit être améliorée à tous les niveaux. Les médicaments ne doivent jamais être en rupture de stock. Les services d’oncologie et de gynécologie doivent être à la pointe de ce que peut offrir la médecine moderne. On ne devrait plus avoir à se rendre à l’étranger pour des soins que présentement nos hôpitaux sous-équipés ne peuvent offrir. Les études faites par nos aspirants médecins sont souvent très limitées alors que le pays a connu des générations de brillants médecins reconnus au niveau international. Ces derniers qui ont fait, à l’inverse de beaucoup aujourd’hui, leurs études dans les plus grandes universités d’Europe ont pourtant choisi de revenir exercer au pays.

 Tout est à revoir concernant l’accès aux services d’urgence. La circulation sur certains axes routiers menant aux hôpitaux doit impérativement être revue afin de faciliter l’arrivée des ambulances si peu nombreuses et déjà considérablement retardées sur nos routes encombrées. Les espaces de stationnement privés comme publics sont largement insuffisants. Un médecin m’a confié qu’il préfère quelquefois garer sa voiture hors de l’enceinte de l’hôpital de Candos où il exerce car l’espace qui lui est réservé est souvent occupé par la voiture d’un tiers, le service d’ordre étant dépassé –  à la guerre comme à la guerre ! Ce qu’il adviendra du centre de Quatre-Bornes quand débuteront à ce niveau les travaux liés au Metro Express fait frémir rien que d’y penser. Un gouvernement responsable ne peut tourner le dos aux attentes et aux appréhensions de la grande majorité, jusqu’ici silencieuse, sous peine d’en payer le prix le moment venu.

 Dans le cadre d’une réforme du système électoral, beaucoup pensent qu’une augmentation du nombre de députés à notre auguste Assemblée ne serait qu’une inutile source de dépenses permettant au plus grand nombre de ne faire que de la figuration. Hélas! comme disait Napoléon Bonaparte « en politique une absurdité n’est pas un obstacle ».