Sommes-nous déjà entrés dans le règne de la terreur? Il semblerait que la réponse à cette question soit un grand oui. Sinon, comment expliquer qu’une marche, organisée par ceux qui défendent la liberté et le droit d’avoir l’orientation sexuelle de leur choix, aient eu à subir toutes sortes de tracasseries et de menaces au point que les organisateurs ont été contraints d’annuler leur manifestation telle qu’elle avait été initialement prévue. Et au lieu d’une déambulation programmée, c’est une sorte de sit-in qui a eu lieu au Caudan, hier.

Le collectif Arc-en-ciel organise, depuis des années maintenant, sa manifestation annuelle. On a eu droit à des marches joyeuses et pacifiques dans certaines villes du pays sans que cela ne dérange qui que ce soit. Que l’on aime cette forme d’exubérance parfois gratuitement provocatrice qui dessert souvent l’image du mouvement ou que l’on apprécie pas ce qu’il préconise, ce qui reste fondamental, c’est le droit de l’organisation représentant le LGBT et de ses membres de manifester.
Pourquoi cette crispation malsaine alors que le monde évolue et que, cette année, des invités étrangers étaient de la partie? Quelle image voulons-nous envoyer au monde? Celui d’un pays arriéré et obscurantiste qui cèderait aux injonctions et aux imprécations d’un groupe d’individus, au lieu de faire respecter les droits humains et leur légitimé tout à fait démocratique à manifester pacifiquement?

Tout dans ce dossier devrait nous pousser à éprouver un sentiment de honte. Des tergiversations des autorités policières au laxisme dont ont bénéficié des contre-manifestants, tous des hommes très déterminés. Même si on ne peut passer sous silence la position respectueuse des droits de la personne du ministre de la Justice Maneesh Gobin et l’intervention du Premier ministre pour que la manifestation prévue se tienne.

La directrice du collectif dit avoir reçu 126 menaces à travers divers canaux, dont certaines lui assurant une fin atroce à brève échéance. Il n’y a pas eu encore d’arrestation pour ces faits ni pour le rassemblement non-autorisé organisé, ou même un ordre de dispersion sur place, alors que, dans d’autres cas, la police ne s’est pas fait prier pour verbaliser et conduire au poste ceux qui protestent en petits groupes sans faire de désordre, ni menacer.

C’est très inquiétant lorsqu’on sait qu’il suffit d’un commentaire sur Facebook sur le Premier ministre pour être embarqué dans la journée qui suit et que ceux qui ont dénoncé les factures impayées de clinique de Showkutally Soodhun ont été traités sans ménagement. L’année dernière déjà, un groupe d’individus s’était mis en tête d’empêcher la manifestation du collectif et il avait fallu tout le sang-froid des organisateurs pour que les choses ne dégénèrent pas. Le temps est venu d’agir et de faire respecter l’état de droit.

Sur certaines pancartes brandies par les opposants à la manif sur les droits des LGBT, on pouvait lire que “LGBT condamné par tou religion.” Et alors? Depuis quand la religion a préséance sur les règles sociales et politiques en démocratie? Ne pas avoir de religion aussi est un droit. Pourquoi certains citoyens auraient plus de droits que d’autres? Ce qu’il ne faut pas faire, c’est permettre que se ré-installent cette dangereuse et hystérique intolérance, cette terreur, ce comportement de propriétaire de la capitale qui avaient fait tant de victimes à la fin des années 90.

Puisqu’il se situe dans le même registre, il faut tout autant dénoncer ceux qui, depuis quelque temps, se sont eux aussi spécialisés dans l’outrance. Avant 2014, il y avait ce dirigeant socioculturel qui tenait des conférences de presse juste pour avoir de longs passages à la télé et disserter sur “le charbon noir et le charbon blanc.” Si écarté du devant de la scène, le spécialiste de la différenciation des couleurs s’est retiré, il a vite été remplacé par un “front” tout aussi folklorique qui prétend défendre une communauté en particulier.

Après des manifestations risibles et ridicules devant les locaux de certains journaux, l’année dernière, ils se sont de nouveau fait remarquer cette semaine sur le projet controversé de nommer une proche des Jugnauth sur le conseil de deux institutions extrêmement importantes pour la démocratie que sont l’Electoral Supervisory Commission et l’Electoral Boundaries Commission. Pour eux aussi, le soutien actif de la MBC. Le meneur de ce mouvement, un travailliste boolelliste historique, étant maintenant un proche d’un membre du MSM très en vue à l’Assemblée nationale.
Le leader de l’opposition a apparemment commis, selon eux, un grand crime en parlant de Shamila Sonah-Ori comme d’une “femme”, le terme étant jugé offensant. Et bientôt, ils iront, pourquoi pas, jusqu’à demander que le ministère de la Femme soit remplacé par un ministère de la Dame. Et quoi encore!

Que ce front ait considéré que Xavier Duval est mal placé pour critiquer la nomination de proches parce qu’il a lui-même nommé parents, copains, cliques à des postes, cela n’aurait choqué personne. Mais porter le débat sur un plan strictement communal est inacceptable parce que cette nomination a, en fait, hérissé des personnes de toutes les sensibilités sur l’échiquier politique national.

Finalement, si les uns se permettent de bloquer une manif autorisée par la police et que les autres se mettent à défendre “nou bann”, quelle que soit la situation, c’est parce que le socioculturel a vampirisé le pouvoir. Et que certains politiques montrent par leur présence complaisante et bienveillante qu’ils sont les prisonniers de ces individus qui, souvent, ne représentent qu’eux-mêmes et leurs petits intérêts personnels. Le jour où les politiques laisseront les socioculturels dans leur coin et leur demanderont de s’occuper plutôt des fléaux sociaux urgents, le pays aura gagné en sérénité. Mais il ne faut pas rêver.