Ce mois d’août 2018 peut être considéré comme le mois de l’islam : le Hajj, pèlerinage de nos frères musulmans à la ville sainte de La Mecque, la fête de l’Aïd El-Kébir et les « assises territoriales de l’islam de France ». C’est une occasion donnée à tous de s’informer sur l’islam comme religion d’ouverture, de dialogue et de compréhension mutuelle. Pour les croyants monothéistes ‒musulmans, juifs et chrétiens ‒ c’est le moment de s’interroger sur ce qu’ils partagent ensemble. À ce propos, de retour de son pèlerinage à La Mecque en 2010, un natif du Sénégal, Baba Sada Sow, livrait ce témoignage : « Ce qui m’a le plus marqué lors de mon séjour à La Mecque, c’est que j’ai eu l’impression que le pèlerinage aurait pu être fait par aussi bien les chrétiens que les Juifs. Parce que la personnalité la plus importante qu’on évoque à La Mecque, c’est Abraham »(1).

REYNOLDS MICHEL

Le sacrifice d’Abraham, texte fondateur des trois monothéismes

La grande figure d’Ibrâhim (nom arabe d’Abraham), omniprésente au cours de Hajj, est reçue par les Musulmans, les Chrétiens et les Juifs comme leur Père à tous dans la foi : le modèle et le père des croyants monothéistes. Le sacrifice d’Abraham (Genèse 22, 1-19 ; Sourate 37, 102-107) est le récit fondateur qui relie les trois monothéismes majeurs, le judaïsme, le christianisme et l’islam. L’épisode est commémoré le jour de l’Aïd El-Kébir pour les musulmans, le jour de Pâques pour les chrétiens qui voient dans le sacrifice d’Isaac la préfiguration du sacrifice du Christ et le Jour du nouvel an juif, Roch ha Shana, pour les juifs sous l’appellation de la « ligature (l’aqédah) d’Isaac », puisque ce dernier est sauvé in extremis.

Dans le livre de la Genèse — premier livre de la Bible hébraïque et de la Bible chrétienne – ‒le récit, petit joyau de composition, est présenté comme une épreuve et l’ordre divin est formulé de cette manière : « Prends… Isaac et va… et fais-le monter pour un holocauste » (Genèse 22,1-2). Par contre, dans la Coran, c’est en rêve qu’Abraham se voit en train de sacrifier son fils :

-« Lorsqu’il fut en âge d’accompagner son père, celui-ci dit : « O mon fils ! Je me suis vu moi-même en songe, et je t’immolais ; qu’en penses-tu ? »

Il dit : « O mon père, fais ce qui t’est ordonné. Tu me trouveras patient, si Dieu veut » » (Sourate 37, 102 – traduction D. Masson).

Comme l’indique ce petit dialogue émouvant entre le père et le fils – le texte coranique ne donne pas le nom du fils (2) ‒– l’adhésion du fils à la volonté divine est totale, au point qu’il se permet d’encourager son père à l’obéissance. La suite du texte fait apparaître, dans un geste de prière, la totale remise de soi d’Abraham et de son fils :

« Après que tous deux se furent soumis, et qu’Abraham eut mis son fils front contre terre, nous lui criâmes : O Abraham ! Tu as cru en cette vision… Voilà l’épreuve concluante. Nous avons racheté son fils par un sacrifice solennel. Nous avons perpétué son souvenir dans la postérité : Paix sur Abraham ! » (Sourate 37, 103-109).

Le texte coranique qui se veut une prédication destinée à l’exhortation est d’une belle sobriété. Dans le récit biblique, l’offrande du fils est exprimée par la passivité : « Quand ils furent arrivés là-haut… Abraham y éleva l’autel et disposa le bois, puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel… » (Gn 22, 9). L’exécution est retenue par le messager de Dieu (Gn 22,12).

En mettant en avant l’attitude commune de soumission totale du père et du fils devant un ordre si extravagant, en louant l’obéissance inconditionnelle d’Abraham prêt à accomplir un meurtre, cette lecture, dominante dans les trois monothéismes, donne à penser que la foi du croyant relève d’une soumission aveugle à la volonté de Dieu, voire du fanatisme. D’autre part, il est difficile d’imaginer que le Dieu qui est à l’origine du commandement éthique : « Tu ne tueras point » est le même Dieu qui demande à Abraham de sacrifier son fils, c’est-à-dire de violer cet impératif éthique pour simplement éprouver sa foi.

Le dénouement heureux ‒– la substitution d’un bélier à la place du fils ‒– ne change rien à l’affaire. Il ne justifie rétroactivement, ni la décision d’Abraham d’offrir son fils en holocauste ‒– qui fait de lui un assassin en son cœur ‒–, ni la cruauté de l’épreuve subie par le père et le fils. Dieu serait-il pervers ? On pourrait le croire si on s’enferme dans le texte lu de façon littérale. D’autres lectures  ‒– anthropologique, psychanalytique, historique … ‒– sont possibles.

Le refus absolu de tout sacrifice humain

Pour un certain nombre de commentateurs, cette histoire dite du « sacrifice » (Genèse, 22 ; Sourate 37) a un caractère didactique. Sa visée est la condamnation absolue de tout sacrifice humain. Voyons de plus près  en suivant les textes bibliques ! Le sacrifice humain est bien attesté dans les sociétés phénicienne et cananéenne de l’époque (entre le VIIIe siècle et le VIIe siècle avant J.-C), voire en Israël ancien sous l’influence des cultes idolâtres (1Rois, 16,34). Mais en Israël, les prophètes ont toujours combattu ces pratiques. « Devrai-je sacrifier mon enfant premier-né pour payer pour mon crime, le fils, chair de ma chair, pour expier ma faute ? » (Michée 6,7). La réponse du prophète est non. Dans les lois de l’Exode, l’offrande à Dieu du fils premier-né est signifiée par l’offrande d’un animal en substitution (Exode 13,2, 11-16). Dans le livre du Deutéronome, le rejet des sacrifices humains est net : « Yahvé a tout cela en abomination, et il déteste ce qu’elles ont fait pour leurs dieux : elles vont même jusqu’à brûler au feu leurs fils et leurs filles pour leurs dieux ! » (Dt,12,31).

Dans cette perspective, le récit du sacrifice d’Abraham peut se lire, selon Thomas Römer, professeur au Collège de France et spécialiste de la Bible hébraïque (Ancien Testament), comme une polémique très fine contre la pratique des sacrifices humains (3). Ou, au mieux, comme une sorte de mise en scène didactique pour humaniser le culte sacrificiel : en substituant le sacrifice animal au sacrifice humain qui était encore pratiqué dans certaines régions (4). L’intention du récit est donc bien précise : condamner les sacrifices d’enfants et fonder l’usage de la substitution, du rachat, sur une révélation divine.

Pour le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin « la leçon de texte est sans équivoque. C’est une véritable mise en scène, théâtrale, dramatique, pour dire qu’à partir d’Abraham il ne sera plus jamais possible qu’au nom de Dieu, d’une valeur supérieure, ou du Bien, on se croie autoriser à porter la main sur un autre homme. Ce qui est révolutionnaire dans ce récit, c’est précisément que le sacrifice d’Isaac ne se réalise pas ! Si on entend bien ce message, cela veut dire : jamais de violence parmi les hommes à cause de Dieu ! » (5).

Pour ces spécialistes, ce récit dit du sacrifice répond à une préoccupation rituelle : condamner l’immolation d’enfants pratiquée par les voisins cananéens et substituer à cette coutume le sacrifice d’animaux. Il reprend sous forme narrative les anciennes condamnations du Deutéronome et des prophètes en montrant au peuple comment Dieu l’a refusé à l’ancêtre Abraham. C’est à la fois affirmer l’essence de Dieu Amour et Bonté ‒et l’innocence de la victime.

Cette lecture anthropocentrique, ou “humaniste”, n’épuise pas toute la richesse de ce récit. Elle contribue avec d’autres lectures ou interprétations ‒ lecture psychanalytique, lecture historique…(6) ‒à une meilleure compréhension de ce récit ; un récit qui ne manque pas de fasciner le lecteur attentif et qui a toujours frappé l’imagination de plusieurs générations de peintres, de philosophes et d’écrivains.

Notes

1) Témoignages de hâj, Exposition, Paris, Institut du Monde Arabe, 2014

2) Selon la tradition musulmane dominante, le fils dont il est question est Ismail, le premier fils d’Abraham avec la servante Agar.

3) RÔMER Thomas, Dieu obscur, Labor et Fides, p. 64-65. Notons que le récit biblique du « sacrifice d’Abraham » dans sa forme finale et son insertion dans le livre de la Genèse remonte au Ve Siècle avant notre ère. Quant aux textes qui condamnent les sacrifices humains, ils remontent au VIIIe siècle avant notre ère.

4) Le thème de la substitution est assez fréquent. On retrouve une pareille substitution dans le sacrifice d’Iphigénie projeté par son père Agamemnon dans le but de recueillir l’agrément des Dieux et d’obtenir les vents propices au départ de la flotte grecque vers Troie. Artémis substitue une biche à la victime humaine. Cf. C’est la dernière pièce écrite par le tragédien grec Euripide, Iphigénie à Aulis (Tragédie).

5) OUAKNIN marc-Alain, La leçon d’Abraham, In La Plus belle histoire de Dieu, Points/Seuil, 1977, p. 107

6) Pour la lecture psychanalytique, voir BALMARY Marie, Le sacrifice interdit, Grasset, 1986. MICHEL Reynolds, Le sacrifice d’Abraham, Témoignages, 02/01/2007