DEV RAMANO

Le score du Mouvement Premier Mai – le langage des chiffres. À des fins d’interprétation, reproduisons l’essentiel des scores obtenus par les candidats :PTR(Boolell) – 7990 ; MMM (Juddoo) – 3261 ; RP (Bhadain) – 2913 ; MPM (Bizlall) – 2611 ; PMSD (Maraye) – 2177 ; MP (Diolle) – 1516 ; R&A (Parapen)  – 932 ; Crapaud (Joganah) – 353.

Seulement 302 voix séparent le score de Bhadain de celui du candidat du Mouvement Premier Mai.

La différence entre les votes récoltés par le MMM et et le MPM n’est que de 650. C’est là que réside l’élément politique historique et spectaculaire sur lequel il faut s’attarder. En d’autres temps où le MMM collectionnait des dépôts fixes, le score qu’aurait récolté une organisation de la vraie gauche aurait été en dessous de ce chiffre. À la partielle au n° 19 (Stanley/Rose Hill), en 1995, le candidat de la plate-forme Lalit/PMT, sous l’emblème ‘Parasol’, Jack Bizlall n’engrangeait que 303 votes face à l’alliance PTR/MMM. Certes, à cette époque, la prétention de l’immuabilité du néolibéralisme était à son apogée. Alors Messieurs les intellos et idéologues, ne voyez-vous rien venir ? Ce n’est en rien aléatoire d’avancer que cette quatrième place du MPM est un signe précurseur à ce que serait la configuration du paysage politique dans les années à venir, élément qu’on va élaborer plus bas.

De surcroît, sans se laisser gagner par la myopie, considérons la possible permutation qui suit.

Les scores de la gauche, Rezistans ek Alternativ et Mouvement Premier Mai combinés, atteignent le chiffre de 3543, ce qui surclasse le score du MMM.

Le MPM, dans un esprit d’ouverture, au début de la campagne de cette partielle, lançait l’idée d’une plate-forme unitaire de gauche, réunissant R&A, Lalit, le MPM, les artistes progressistes (Les lataniers), les courants écologistes, les courants syndicaux radicaux. On proposait concrètement une réunion des militants et sympathisants de toutes ces entités dans un lieu commun pour un choix démocratique d’un candidat unique qui aurait pu ne pas être Bizlall. Malheureusement, ces camarades n’avaient pas saisi l’enjeu, sur des considérations futiles et simplistes, ils avaient réservé un accueil négatif à la proposition unitaire du MPM. Ce dernier ne tiendrait rigueur à personne mais dans les mois à venir la gauche doit tirer les leçons qui s’imposent et comprendre qu’on n’a pas droit à l’erreur sur cette question de rassemblement large.

Une telle plate-forme unitaire aurait certes poussé à une grande synergie et propulsé un candidat commun de la gauche non seulement à surclasser le MMM de loin mais aussi à talonner le candidat du PTR de près.

De là permettons-nous une petite extrapolation. Confirmant la tendance, le Mouvement Patriotique d’Alan Ganoo, selon un quotidien, en fin ou vilain opportuniste, se gaverait déjà d’une place confortable dans les bras de Ramgoolam… Hormis cette posture indécente de son leader et parti, Tania Diolle ne peut avoir récolté son nombre de voix sur la base d’une certaine crédibilité du MP car ce dernier n’en avait pas. L’image de Diolle a été fabriquée par les médias. On lui a artificiellement auréolé d’un caractère progressiste d’une figure incarnant le pseudo-cocktail ‘renouveau/jeune/fraîcheur politique’ qui contraste avec les caciques politiques, à caractère de dinosaure. Mais si l’on additionne les votes de Tania Diolle à ce possible cas de figure élaborée dans le précédent paragraphe, synergie aidant, cela aurait pu ouvrir la possibilité au scénario d’un PTR mordant la poussière.

Enfin, le MPM s’est permis une place très honorable avec un score de 11.47 %. Jack Bizlall souligne qu’il a réalisé pratiquement le même pourcentage (11.532 %) aux élections générales de 2014 dans la circonscription n° 20, ce qui le pousse à dire que le MPM garde une constance. Pour moi ce qu’avance Bizlall est trop modeste et ne relève pas du même contexte. C’est incomparable ! Aux législatives, on a un choix entre trois candidats, ce qui favorise l’espace pour la vague des votes de sympathies, le fameux réflexe circonstanciel de ‘koupe-transe’. Par contre, à une partielle c’est l’instinct électoral de « go for the kill »qui prévaut. Le choix de l’électeur est sensiblement tranché. Dans ce sens, le pourcentage de suffrages du MPM au n° 18 vaut son pesant d’or, hautement plus pertinent que celui de Beau-Bassin/Petite-Rivière de 2014.

De mauvaises langues diront que je m’inscris dans une fumeuse extrapolation. Permettez-moi de signaler que si ces « What if ? » auraient paru carrément comme une idée rocambolesque politiquement une décennie de cela, aujourd’hui c’est une autre paire de manches. Ce qui permet à Jean Marc Poché, un observateur politique averti du Mauricien, d’écrire, le 23 décembre 2017, dans son Tour d’horizon intitulé Victoire et Désillusion ce qui suit: « Le plus heureux parmi les perdants est sans aucun doute Jack Bizlall du Mouvement Premier Mai. Non seulement il occupe une quatrième place honorable mais il n’a pas perdu sa caution. Ce qui l’autorise à avoir une voix au chapitre dans les affaires du pays mais lui permet aussi de se positionner comme une force alternative au niveau de l’opposition extraparlementaire. » Dans l’énoncé de Poché, ce que le mainstream donnait comme impensable commence à devenir le ‘talk of the town’. Pourquoi et comment ce phénomène ?

Effervescence politique, nouveau cap stratégique et l’alternative

De par le monde nous notons l’émergence d’une certaine effervescence politique et idéologique à l’instar des courants, entre autres, Corbyn en Grande-Bretagne, Sanders en Amérique et Mélenchon en France, avec la déconfiture du néolibéralisme.

Vu les défaites, le recul, un rapport de forces défavorable des mouvements populaires, entraînant une démoralisation accrue dans les années 80, le débat sur l’élément de la stratégie politique s’est éteint. Une panne insidieuse de réflexion intellectuelle gagnait le monde avec les ‘mantras’ médiatiques, ‘l’idéologie est morte’, le ‘capitalisme est immuable’, la ‘fin de l’histoire’ etc. Maurice n’y est pas épargné!

Cela a perduré pendant des décennies, surtout avec le souffle cinglant du vent du néolibéralisme. La vraie gauche évoquant la question du pouvoir paraissait ‘ridicule’. Tout projet sur la stratégie de la conquête du pouvoir était censé être jalonné de dangers ou d’incertitudes. Parler de changement radical était osé; de rupture, extrémisme et de transformation sociale alternative, impensable.

La proposition pour une nouvelle organisation politique alternative ne passait pas à cause du fait qu’il y avait souvent un rejet radical des partis traditionnels ou un soutien à contre-gré. La notion du Parti rime avec ‘affairisme’, les partis traditionnels connaissent une désaffectation profonde. Un sentiment général de ‘la crise de la forme du parti’ se propage. Ce qui a handicapé aussi toute proposition de constructions politiques nouvelles.

Mais il y a déjà un début d’acceptation que tous les partis ne sont pas des bandits, comme expliqué plus haut par le phénomène Corbyn et autres. Et ici cela se traduit par l’affirmation de la vraie gauche qui se reflète dans le score de Jack Bizlall, sans réduire la pertinence de celui de Kugan Parapen. Mais il faut souligner que si les courants Sanders/Corbyn/Mélenchon constituent des plates-formes réformistes émanant des entités traditionnelles, ici à Maurice c’est une effervescence qui prend une allure beaucoup plus radicale.

Quand même la modestie est de mise, on est encore loin du compte. Le ‘grand soir n’est pas pour les mois à venir. Le MPM doit contempler la situation comme celle où les classes populaires ne feraient que commencer à sortir de leur profond sommeil. Elles se frottent les yeux et s’assoient sur le rebord du lit. Tout dépend de la sagesse, du doigté, de la pédagogie avec laquelle la vraie gauche avance ses propositions programmatiques et organisationnelles, pour qu’elle bouge de sa posture de spectatrice pour se positionner en protagoniste de l’histoire sur l’échiquier politique local. Tout dépend comment la vraie gauche œuvrera avec une mentalité majoritaire et de rassembleur tournant le dos au sectarisme, à l’ego et à la division, afin de favoriser un plus grand déclic.

La performance du MPM/Bizlall au scrutin du 17 décembre dernier scintille de cette lueur d’espoir et de possibilités.