Dans Ritournelle de la faim de J. M. G. Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008, l’île Maurice – parce qu’elle relève d’un espace-temps antérieur à la narration – n’est pas donnée comme le lieu de l’action romanesque, mais comme un paysage absent que seul le pouvoir de l’imagination peut ressusciter, tantôt en instaurant un pont entre les faits du quotidien et ceux de jadis, tantôt à travers les rêveries diurnes et les souvenirs des personnages. Une théière, une collection de cannes-épées, ramenées de l’île Maurice ou le souvenir d’un simple bruit de vent sifflant dans les branches de Mapou suffisent pour transporter et les personnages et le lecteur d’un espace-temps à l’autre. Dès le début de l’oeuvre, l’imagination tente par tous les moyens de restituer la structure d’un vécu avec une île Maurice imaginaire pour toile de fond. L’ouverture même sur la scène mauricienne est faite sur le mode le plus sublime : la contemplation. Ethel et son grand-oncle, assis sur les marches du perron, regardent le bassin, « comme s’ils contemplaient ensemble un coucher du soleil, loin, quelque part […] à l’île Maurice ». Si le père d’Ethel se moque du ciel de Paris, sans doute est-ce parce que « le soleil de Maurice, ça doit être autre chose. »
L’imagination est si puissante qu’elle est capable de transmettre son pouvoir évocateur à celui dont le vécu fait défaut. Si Ethel n’a jamais été à l’île Maurice, c’est à force d’avoir écouté son grand-oncle « parler du temps jadis, là-bas, dans l’île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue », qu’elle peut à son tour imaginer ce lieu comme si elle l’avait connu : « elle pouvait imaginer l’île des origines, le balancement des palmes dans les alizés, le bruit de la mer sur les récifs, le chant des martins et des tourterelles au bord des champs de canne. » En transitant d’une conscience à l’autre, l’espace imaginaire de l’île Maurice, lieu quoiqu’encore mystique pour la jeune Ethel, a pour objectif de nourrir la stratégie romanesque. L’acte d’imaginer, en conférant à Ethel le pouvoir d’en parler, accède de ce fait à la verbalisation. En effet, grâce aux bribes recueillies de la bouche des tantes Milou et Pauline, et d’Alexandre, cette dernière est capable de parler de Maurice, de la « propriété Alma », de raconter « la collecte des fruits zako, les graines de baobab, et les baignades dans les ruisseaux froids, au milieu de la forêt », comme si elle l’avait vécu.
La narration, déployant à l’extrême ses stratégies d’évocation, tente, tant bien que mal (puisque la description est absente), de dessiner une géographie littéraire de l’île à travers la simple nomination des lieux : Rose-Hill, Beau Bassin, l’Aventure, Riche en Eau, Balaclava, Mahébourg, Moka, Minissy, Grand Bassin, Trou aux Biches, Baie du Tombeau, Mapou, les Amourettes, Ebène, Vieux Quatre Bornes, Camp Wolof et Quartier Militaire ; ou à travers l’adresse d’une entreprise mauricienne figurant sur un dossier : « Société de prospection du trésor de Klondike, Nouvelles Découvertes, île Maurice » ; ou encore à travers un dessin représentant « le Pieter Both sous le clair de lune » que Samuel Soliman avait fait à dix-sept ans avant de quitter Maurice.
Toute une topographie qui cherche à s’étendre même au-delà des côtes, comme celle du nord jusqu’à l’île aux Herbes, l’île au Chat et l’île d’Ambre. Et, au sein de cette même topographie, surgit comme par enchantement l’évocation des surnoms mauriciens, « Dileau Canal, Fer Blanc, Gueule Pavée et Lamain Lamoque, », surnoms « farfelus, inventés, pailletés, de la petite noblesse de Maurice. » Mais la narration, loin de digresser vers les farfelus, se laisse plutôt rattraper par le sérieux de l’histoire. Au-delà des branches de Mapou, le vent rappelle le fracassement des navires hollandais sur les roches noires de l’île, « la cathédrale engloutie » évoque « un vaisseau sombré au large, dans la baie du Tombeau » et le Cap Malheureux fait penser au débarquement de l’Anglais traître, détesté depuis la bataille du Grand Port. Un fait de l’Histoire de Maurice qui ne sera pas sans conséquences chez les personnages issus de l’émigration : « Allons, ne parlons pas de l’Angleterre, vous savez qu’à Maurice on a des sentiments partagés sur ce grand pays. »
La langue créole, tantôt dans sa forme restituée, tantôt à travers un vague souvenir qui la déforme, s’efforce tant bien que mal de trouver une place au milieu de cette île Maurice imaginaire avec des expressions comme « nous ti faire coquin avec les mangues », « mangue li goût, so noyau kili », « un grog » et « kipé faire ? » et, cela va de soi, avec l’accent mauricien souvent « traînard », parfois ponctué des « Ayo ! », qui « monte et descend » mais qui « s’estompe » quand on chante et qui néanmoins « donne du charme aux propos les plus violents ». On n’oublie pas que certains personnages sont des vrais Mauriciens, comme la tante Pauline et la tante Milou « qui savaient grincer, se moquer, qui étaient rompues à l’exercice de sortie du ‘sujet qui fâche’ ». Mais aux « humeurs fantasques des tantes mauriciennes » se rajoute un peu de saveur locale. En effet, le romanesque dans Ritournelle de la faim se cuisine à la mauricienne : les personnages savent manier le cari qui laisse souvent « une marque orange pareille à la ligne des vives-eaux sur une plage » où les restes de brèdes et de grains font penser à des algues. Sur leur « cari safrané » et leur « chatinis acidulés » planent toujours une vague odeur de sucre vanillé et de cannelle tandis que « la vieille recette mauricienne du pain perdu, trempé dans du jaune d’oeuf et cuit à la poêle » continue à faire impression.
Enfin de la topographie de l’île Maurice à sa langue créole en passant par sa cuisine, toute l’évocation romanesque oscille entre la nostalgie et le dégoût. Nostalgie d’un espace-temps révolu qui plonge les personnages à la recherche proustienne d’un temps perdu. Mais aussi dégoût. Dégoût d’un pays des « margozes », des « ragoteurs inintéressants », des « Mauriciens au parler fort, au rire communicatif, dotés d’humour et de méchanceté », dégoût d’un « petit pays, petites gens » où l’on étouffe et qu’on a laissé derrière soi « pour commencer une vie neuve en France ». Si les questions persistent : « Grand-père, pourquoi avez-vous quitté l’île Maurice ? », « Pourquoi pas retourner à Maurice ? », elles restent toutes sans réponses, ou presque : pour rien au monde, on ne veut retrouver ce pays de jadis qu’on a quitté un jour à dix-huit ans, à vingt-cinq ans et surtout « quand on a goûté à Paris ». D’ailleurs, à quoi bon ? Là-bas, « toute la succession des propriétés mauriciennes avait fondu ». Mais ne faut-il pas voir dans cette attitude une condamnation de la part de Le Clézio ?