Après cinquante ans d’Indépendance, nous sommes en droit de faire le bilan de ce qu’a

J.ROLAND PIERRUS

réussi l’île Maurice dans son projet de réformer la société ? N’a-t-elle pas trop mis l’accent sur la croissance économique, oubliant l’essentielle amélioration à apporter dans la manière de vivre de la population, débarrassée du joug du colonialisme et aspirant à une société nouvelle et égalitaire ? Cela ayant eu pour résultat que grand nombre de nos jeunes soient aujourd’hui bien plus des universitaires laissés sur le carreau que de vrais patriotes qualifiés à dignement servir leur pays sous un seul drapeau.

Sans vouloir débattre des aménagements et des réformes opérées ces derniers temps dans le domaine éducatif, ni mettre en cause le dévouement et les compétences des enseignants nous ne pouvons que constater l’échec quant à un vrai progrès dans les relations entre les composantes de notre société. Derrière une apparente volonté d’aller vers l’autre, nous nous lais- sons toujours gagner par la méfiance en raison de l’appartenance ethnique, religieuse ou autre de notre vis-à-vis.

Cinquante ans n’auront pas suffi à nous apprendre que nous sommes Mauriciens avant tout et, à ce titre, tous égaux devant la loi. Une forme d’arrogance, très pernicieuse a remplacé le colonialisme. Au nom de l’émancipation plus personne ne doit du respect à son prochain car l’éducation, pourtant gratuite, n’aura rien apporté comme progrès dans les relations humaines qui, disons-le franchement, vont en se détériorant.

Les professeurs sont dépassés par le comportement irrespectueux des élèves et craignent de les rappeler à l’ordre de peur d’être agressés par des parents qui aujourd’hui font fi de l’autorité des écoles. L’élève fautif ne risque pas grand-chose alors que le professeur pour sa sécurité, dit-on, risque, lui, d’être transféré. La société a certainement changé mais pas pour le meilleur. Après avoir terminé les classes primaires à l’école RCA de Saint Pierre, je débutais ma scolarité secondaire au St. Mary’s College avant de les compléter au Collège Saint Joseph en 1967. J’ai eu donc la chance d’avoir comme professeurs des Frères des Ecoles chrétiennes venant de divers horizons – France, Angleterre, Ecosse, Irlande du Nord comme du Sud, Espagne, La Réunion, Madagascar, Viet- nam, Malaisie – et quelques autres enseignants laïcs dont Monsieur Louis Lambert, éminent professeur qui a enseigné le français avec le même amour et le même enthousiasme jusqu’à l’âge vénérable de 82 ans. Quelle exceptionnelle « bouillon de culture » offerte ! Une vraie chance de développer et de faire fructifier le potentiel qui est en chacun, cela même quand l’élève n’est pas aux normes de ce que les parents et la société souhaitent. Si les élèves devaient tous suivre le même parcours dans leurs études afin d’aboutir aux mêmes professions, les plus lucratives s’entendent, l’idéal serait donc de les cloner.

Je me souviens encore des coups de strap, lanières de cuir, reçus sur la paume des mains, des annotations à nos ‘report books’ pour aviser nos parents de nos progrès et de notre com- portement, chaque quinzaine et des heures d’arrêts acceptées sans rechigner car nous étions conscients après tout que les punitions étaient justifiées. Nos parents avaient en ce temps- là entière confiance dans le système d’éducation et en nos professeurs. Que de fois ne fut-on pas renvoyé à la maison pour comprendre qu’il fallait être à l’heure le lendemain ! Et que dire du port de l’uniforme et de notre comportement qui devaient être conformes en tous points aux exigences de notre contrat d’admission. Il n’existait alors point de ta- touages, de cheveux teints, de chignons style Gareth Bale, de boucles d’oreilles portées par des garçons, des piercings, le portable, cet objet coûteux qui fait partie de la trousse de l’élève dès son entrée à l’école et que sais-je encore. L’école n’est pas un lieu d’amusement mais un endroit privilégié

où devrait être appliquée une discipline rigoureuse permettant à l’élève d’acquérir la connaissance essentielle à son avancement personnel et à celui de la société.

Se réclamant aujourd’hui d’une génération nouvelle et d’une culture nouvelle nos jeunes pourront-ils dans cette permissivité ambiante se ressaisir et rechercher les vraies valeurs capables, s’il en est encore temps, de les sauver de l’égoïsme, de la bêtise et de la méchanceté ? Les parents se rendront- ils compte du tort qu’ils font à leurs enfants en cautionnant leurs mauvais comportements, les exposant ainsi à toutes sortes de dérives et de dangers. Un enfant blasé qui ne respecte pas l’école et les professeurs finira par désobéir à ses parents devenant ainsi une proie facile pour les marchands de drogue et autres prédateurs dont le nombre ne cesse d’augmenter. Comment ferons-nous évoluer une société qui ne veut pas se remettre en question et faire son mea culpa? Qui nous donnera la réponse ?