Notre invitée de cette semaine est Leela Devi Dookun, la nouvelle ministre de l’Éducation, du Tertiaire et de la Recherche. Dans l’interview qu’elle nous a accordée vendredi après-midi, la nouvelle responsable de l’Éducation fait un état des lieux de son ministère. Entre autres choses sur la situation dans le secteur de l’éducation tertiaire. Elle profite de l’occasion pour annoncer quelques projets qui s’insèrent dans la réforme qu’elle compte apporter au système d’éducation.
Avez-vous réclamé le ministère de l’Éducation ou le Premier ministre vous l’a-t-il offert ?
Je n’ai pas demandé ce ministère mais, dans la mesure où je m’occupais du dossier de l’éducation au MSM depuis belle lurette, il était normal qu’il me soit attribué. Par ailleurs, on ne demande pas un ministère puisque le choix des ministres relève de la prérogative du Premier ministre. Cependant, j’avoue que j’aurais eu un regret si ce ministère ne m’avait pas été attribué.
Est-ce un avantage ou un inconvénient d’être un enseignant, ce qui est votre cas, quand on est ministre de l’Éducation ?
Je crois que c’est un avantage car je sais ce qui se passe dans le domaine, je comprends les dossiers et je sais comment fonctionnent les enseignants, quels sont leurs problèmes. Je peux également me rendre compte rapidement si on essaie de me raconter des histoires.
Ce ministère a beaucoup d’institutions et de départements à gérer. Est-ce une bonne idée d’avoir ramené sous son ombrelle le tertiaire et la recherche ?
Il y a certainement beaucoup de choses à faire dans mon secteur. Mais je pense que l’éducation — et la formation — doit être vue dans son ensemble et pas par petits bouts. Le ministère de l’Éducation doit être un ensemble complet, cohérent qui suit toutes les étapes de la vie d’un élève : du préprimaire au tertiaire. Dans cette optique, ramener à l’Éducation le tertiaire et la recherche est une décision logique. Le tertiaire doit être le moteur qui va faire avancer le pays et la recherche en fait partie. Il faut donner à la recherche, scientifique et dans d’autres domaines, les moyens de se développer.
 Quand vous êtes arrivée à l’Éducation, c’était ce à quoi vous vous attendiez ou était-il pire que prévu ?
Pour ce qui est du préprimaire, du primaire et du secondaire, j’avais fait une bonne évaluation de la situation. Mais j’ai été un peu déçue de découvrir qu’en ce qui concerne le nine-year schooling, dont mon prédécesseur a souvent parlé, il n’existait qu’un projet dans les très grandes lignes, pas un plan détaillé, pas un mécanisme avec les détails de son application. Tout le travail doit être fait à partir de maintenant et ce sera fait.
La plus grosse surprise a dû venir du tertiaire…
Je m’attendais à ce que ce soit catastrophique, mais pas à ce niveau. Quand j’ai ouvert les dossiers, les étapes étaient plus choquantes au fur et à mesure. C’est incroyable !
On a tendance à Maurice à tout mettre sur le dos du ministre. Dans le cas du tertiaire, il y avait des fonctionnaires, des institutions de gestion avec des conseils d’administration. Ou bien ces personnes ont laissé le ministre faire ce qu’il voulait ou bien ils l’ont aidé !
Je ne veux pas répondre à ce que vous dites de façon catégorique, car je n’ai pas terminé l’étude de tous les dossiers du tertiaire. Je pense qu’il y a eu beaucoup de pression mais qu’il y a aussi eu, dans certains cas, un laisser-aller, une certaine complaisance inadmissible et inacceptable. Le tertiaire c’est le summum du programme scolaire, juste avant l’entrée dans la vie active, le moment où le jeune est le plus créatif, avec le plus d’énergie et prêt à se lancer dans de grandes aventures. Au lieu de ça, à Maurice, il y a des jeunes qui ont fait des efforts, avec des parents qui ont fait des sacrifices et contracté des dettes, et qui se retrouvent avec un diplôme qui ne vaut pas grand-chose. Je me demande ce que faisait l’autorité dont le travail est de vérifier si les branches d’université sont dans la légalité et si les diplômes qu’ils donnent sont valides ?
Comment allez-vous mettre de l’ordre dans le chaos qu’est le secteur de l’éducation tertiaire ?
En faisant faire une enquête approfondie. J’ai relevé, dans les dossiers, l’amateurisme avec lequel on a opéré, la complaisance vis-à-vis de certaines “institutions”. Il faut mettre de l’ordre. La Tertiary Education Commission est l’instance régulatrice, l’institution dont le rôle est de veiller que les lois soient respectées dans le tertiaire. Elle ne l’a pas fait. Elle a donné des permis d’opération à droite et à gauche. Elle a autorisé des “institutions” qui n’ont pas le droit de fonctionner de recruter des élèves. Ce n’est pas possible !
Ne faudrait-il pas, pour régler ce gros problème, fermer la TEC et la remplacer une autre institution ?
Il faut faire une enquête pour essayer de comprendre les raisons du non-fonctionnement de cette institution avant de prendre des décisions. Il y a eu un laisser-aller, mais est-ce c’est le résultat de pressions ? Car il ne faut pas oublier que cette institution était très liée aux gens qui étaient à la tête du pays. Comment un ministre qui est censé être le gardien des droits des étudiants a-t-il pu permettre à une “institution”, dont il était actionnaire ou partenaire, de commettre des actes illégaux ? Pourquoi n’a-t-il pas fait son travail qui était de s’assurer que les procédures émises par son ministère soient respectées ?
Sans vouloir défendre personne, ne faut-il pas minimiser la responsabilité des cadres et des officiers du ministère ?
Vous avez raison. Il y a eu peut-être des pressions mais les officiers auraient dû savoir quels étaient leur rôle et leurs responsabilités, et les assumer. Ils sont payés pour cela.
Combien de temps allez-vous prendre pour mettre de l’ordre dans ce secteur ?
Je voudrais souligner qu’au terme de l’enquête, qui est en cours, toutes les personnes concernées auront à assumer leurs responsabilités et à répondre de ce qu’elles ont fait. Nous travaillerons aussi rapidement que nous le pourrons.
Si le besoin se fait sentir, envisagez-vous de faire appel à la police ?
Oui, si le besoin se fait sentir. On ne peut pas occuper des postes de responsabilité et ne pas les assumer. Nous en reparlerons quand l’enquête sera terminée, dans les meilleurs délais, je l’espère. Nous avons le devoir de revoir le secteur tertiaire de fond en comble, pour que l’objectif de faire de Maurice un knowledge hub puisse être réalisé.
Serez-vous la ministre de l’Éducation qui va se contenter de gérer le système ou qui essaiera de le réformer ? Quitte à devoir se battre pour le faire…
Je ferai tout pour que les enfants mauriciens quittent l’école ou le collège épanouis, ayant développé leurs différents talents et capables d’affronter la vie. Il faut que l’on redonne à nos enfants l’envie, le plaisir d’apprendre, d’aller à l’école. Il faut que le fait d’aller à l’école ne soit plus considéré comme une obligation mais comme quelque chose de plaisant à faire, qui grandit l’enfant, l’aide à s’épanouir et qu’il n’apprenne pas juste ce qu’il faut intensément pour avoir des A dans un examen. Vous l’avez compris : je ne suis pas là pour gérer le système — qui a fait ses preuves — mais pour essayer de le faire évoluer.
Où allez-vous commencer ?
Par le commencement, par le préprimaire. Il faut revoir la structure, s’assurer que les enseignants bénéficient d’une formation continue, parce que les techniques et les outils évoluent. Ils ne doivent pas seulement apprendre aux enfants les bases de la lecture et de l’écriture, mais identifier leurs problèmes. Il faut aussi améliorer l’environnement de ces écoles préprimaires qui, parfois, peut laisser à désirer. Il faut revoir la qualité de la pédagogie pour cette tranche d’âge et le fonctionnement de la structure de contrôle.
Du préprimaire, passons logiquement au primaire.
Là aussi il faudra revoir ce qui est enseigné, comment nous le faisons. Dans ce secteur, l’enfant doit développer ce qu’il a appris en préprimaire et apprendre à lire, à écrire et à compter. On peut le faire de façon ludique, mais j’ai le sentiment que ce n’est pas le cas dans nos écoles primaires. On prend beaucoup de temps pour forcer les enfants à apprendre très peu de choses finalement. On leur apprend juste ce qu’il faut pour qu’ils aient de bons résultats au CPE mais on rend cet exercice pénible pour l’enfant. Je crois qu’il faut offrir d’autres matières au primaire comme l’histoire et les valeurs pour développer son sentiment d’appartenance à son pays et aux valeurs de la société. La première chose que je compte faire en Std I est de mettre en place le plus vite possible une remedial unit par école. Cette unité aura pour tâche d’aider les enfants à problèmes et de leur proposer une pédagogie adaptée pour les aider à bien terminer leur scolarité. L’élève à problèmes sera identifié dès le Std I et sera suivi tout au cours de son parcours scolaire. Je pense que cette unité fera diminuer le nombre d’élèves en difficultés, car je crois que chaque élève a un potentiel et que c’est aux enseignants de lui donner l’encadrement et les outils pour qu’il puisse le développer. Nous commencerons cette année avec un certain nombre d’écoles.
Si votre unité fonctionne bien, tous les élèves quitteront le primaire en sachant lire, écrire et compter…
Je l’espère. Le problème actuel est qu’on se concentre sur les bons élèves, qui réussiront s’ils sont bien entourés. L’élève plus faible doit être mieux accompagné et avoir une attention spéciale.
Et que fait-on pour le CPE ?
Nous sommes en train de travailler sur ce sujet. Mais je peux déjà vous dire que le CPE ne doit plus être l’examen hyper compétitif qu’il est aujourd’hui. Il doit devenir un examen normal, peut-être assorti de résultats d’un contrôle sur le travail effectué pendant l’année par l’élève.
Vous allez vous heurter au gros obstacle que constituent les enseignants, les profs de leçons, les rédacteurs de manuels scolaires, l’establishment du ministère, les syndicats et les parents partisans du maintien du CPE tel qu’il est.
J’en suis consciente. J’ai vu ce qui s’est passé avec Kadress Pillay et Steve Obeegadoo, et leurs propositions de réforme. Mais je pense qu’il existe aujourd’hui un mindset différent à Maurice en ce qui concerne le système d’éducation. Les Mauriciens sont plus nombreux à dire qu’il faut changer le système. Par ailleurs, la régionalisation, faite en 2003-04, a commencé à apporter des résultats quelques années plus tard. Des élèves de SSS et de “petits” collèges ont commencé à avoir non seulement de très bons résultats, mais certains d’entre eux sont devenus lauréats. Les parents sont conscients que si l’enfant veut apprendre, il peut réussir dans n’importe quel collège.
Touchons à une autre vache sacrée de l’éducation : les leçons particulières. Que proposez-vous ?
J’aimerais d’abord dire que quand un instituteur donne des leçons à quarante enfants en même temps, ce ne sont pas des leçons particulières. Il faudra des règlements sur le nombre d’élèves, sur le fait qu’un instituteur ne peut donner des leçons à l’ensemble de la classe avec laquelle il travaille pendant la journée. Il y a eu des avancées sur cette question dans la mesure où il n’y a plus  officiellement de leçons pour les élèves de Std I au Std IV. Aussi longtemps que le CPE existera, la demande des parents pour des leçons continuera à être forte. Mais si nous faisons évoluer le système en enlevant à l’examen son côté hyper dramatique pour lui redonner une dimension normale assortie d’un contrôle continu du travail de l’élève sur une année, la perspective change. Si la pression pour le CPE n’existe plus, les choses vont changer et je crois qu’aujourd’hui les parents se rendent compte de ce que nous faisons subir à nos enfants.
Pensez-vous que les enseignants vont vous suivre dans cette voie ? N’oubliez pas que pour certains d’entre eux les leçons particulières sont leur principale source de revenus !
C’est un peu facile de dire ça. Il faut aussi se rendre compte que nous sommes dans un système où les parents sont de gros demandeurs de leçons particulières. Je crois que tous les instituteurs ne poussent pas vers les leçons particulières et que leur souci est de bien encadrer les élèves et de les faire réussir. Je fais confiance aux instituteurs.
Êtes-vous de ceux qui pensent qu’un des problèmes de l’éducation réside dans le fait que l’instituteur n’est plus fier de pratiquer son métier ?
La revalorisation est importante. Auparavant l’enseignant était le détenteur des connaissances dont les élèves buvaient les paroles. Aujourd’hui il faut se rendre compte que l’enfant reçoit des informations de partout et qu’Internet, bien géré, peut être une source de connaissance extraordinaire. Cette situation où l’élève ne fait plus automatiquement appel à l’enseignant peut causer un sentiment de malaise. L’enseignant doit passer du rôle de détenteur de connaissance à celui de facilitateur, de celui qui aidera l’élève à faire les bons discernements. Mais de manière générale, l’enseignant fait un bon travail, en particulier ceux des petits collèges qui n’ont pas les meilleurs éléments mais qui ont de bons résultats.
De quoi avez-vous peur dans ce ministère ?
Je n’ai peur de rien, mais je me rends compte — et là je parle du tertiaire — que beaucoup de choses n’ont pas été faites comme il le fallait. Il faudra donc mettre de l’ordre, redresser, réformer. Pour cela, il faudra faire ce qu’il faut et ce ne sera pas facile. Il y aura de la résistance certainement, mais je n’en ai pas peur. La réforme sera faite en collaboration avec tout le personnel du ministère et des institutions qui en font partie. Je veux que nous arrivions à trouver un système qui permette à nos enfants d’être heureux d’aller à l’école. Je pense que nous arriverons à cela parce que l’école intensive pour passer les examens n’a pas toujours existé à Maurice. On aura des difficultés, on prendra du temps mais nous réussirons, j’en suis convaincue.
En venant vous rencontrer, on entendait M. Finette annoncer à la radio qu’il  avait été prié de s’en aller et regretter de ne pas avoir pu terminer ce qu’il avait commencé. Êtes-vous en train de faire ce que sir Anerood Jugnauth a qualifié de “grand nettoyage” à l’éducation ?
Pas du tout. Il y a eu des élections et un changement de régime. Il est tout à fait normal que les nominés politiques du gouvernement précédent soumettent leur démission avant d’être priés de s’en aller. Il n’y a pas de chasse aux sorcières, nous ne salissons pas les gens, nous demandons aux nominés politiques de démissionner. Et nous le faisons poliment, nous.
Que pensez-vous du défunt Enhancement Programme ?
Je ne suis pas contre ce programme dans sa définition, mais pour moi sa mise en pratique laissait à désirer. Autrefois on pouvait faire des activités différentes comme le chant, la danse, la peinture, le théâtre pendant les heures de classe. Et ça fonctionnait puisque nous pouvions nous amuser, tout en apprenant et en réussissant les examens. Pourquoi créer un programme pour pratiquer ces mêmes activités en dehors des heures de classe ? C’est mon objection principale. Je suis convaincue que la population mauricienne est beaucoup plus ouverte pour une réforme en profondeur du système d’éducation. Les membres du corps enseignant le savent.
Combien de temps vous faut-il ?
Je suis arrivée à ce ministère depuis moins d’un mois. Donnez-moi du temps pour mettre les choses en place, pour que mes équipes travaillent sur les détails du projet et sa mise en pratique.
Quelles seront vos relations avec les syndicats ?
Elles seront normales.
Ouvrons une parenthèse politique pour continuer. Vous attendiez-vous au score de l’Alliance Lepep ?
Au début de la campagne, au N°8, après les porte-à-porte, on était sûrs de gagner. Les gens nous parlaient, nous disaient pour qui ils voteraient. Mais j’étais moins sûre des autres circonscriptions, surtout celles où posaient les ténors du PTr-MMM. Je pensais que Navin Ramgoolam, Anil Bachoo et Arvin Boolell seraient élus, mais les gens de leurs circonscriptions m’affirmaient le contraire. Ils avaient raison.
Vous rendez-vous compte que l’électorat vous a fait confiance et qu’il faudra deliver the goods pour éviter le karo kann dans cinq ans ?
Je me rends compte de l’ampleur de la tâche et du fait que l’on attend beaucoup de nous. Ce ne sera pas facile, mais nous ferons de notre mieux.
On dit que l’alliance Lepep composée de trois partis est particulièrement fragile puisque l’électorat a voté davantage contre le PTr-MMM que pour l’Alliance Lepep. Votre commentaire ?
Je sens autour de la table du Conseil des ministres une grande sincérité, une volonté de faire bouger les choses et d’améliorer la condition des Mauriciens. J’ai vécu plusieurs alliances, le MSM-MMM de 2000 qui a tenu cinq ans et le PTr-MSM de 2010 qui a tenu quelques mois. Je sens qu’il y a dans le gouvernement actuel une extraordinaire volonté de travailler et de faire avancer le pays.
La question suivante est personnelle et vous deviez vous y attendre. Votre mari est le directeur de la PSSA et vous êtes donc son ministre de tutelle. Cette situation n’est-elle pas susceptible de provoquer des conflits d’intérêts ?
Quel est le rôle de la PSSA ? D’assurer que les droits des enseignants et des élèves soient respectés, que l’argent des fonds publics soit bien utilisé dans les collèges. Le rôle du ministère de l’Éducation est de faire la même chose. Où est donc le conflit d’intérêts ?
Il n’y en pas, selon vous ? On vous rappelle que le gouvernement auquel vous appartenez affirme qu’il veut la transparence et la bonne gouvernance…
Si jamais la question se pose, je peux toujours demander à quelqu’un d’autre de me remplacer et mon mari peut faire la même chose. Autre chose : ce n’est pas moi qui ai nommé mon mari à la place qu’il occupe. C’est moi qui suis entrée dans le train où il se trouvait déjà. Il faut faire la part des choses, ce n’est pas parce qu’on est lié, d’une façon ou d’une autre, à un politicien qu’on n’a plus le droit de travailler.
Vous allez procéder lundi à votre première rentrée des classes et on annonce du mauvais temps. Allez-vous vous réveiller aux aurores, comme votre prédécesseur, pour écouter la météo et décider si les écoles seront fermées ?
Je sais qu’on va m’appeler très tôt lundi matin au cas où il y aurait un problème. Je vous ai dit qu’il faut faire évoluer le système. Dans ce contexte, je crois qu’il faut prévoir un protocole sérieux pour gérer ce genre de situation. Il vaut mieux être prudent avant que pendant et perdre un jour de classe, que l’on peut rattraper, pour éviter de mettre les élèves dans des situations dangereuses.