« Est-ce un maléfice, ou l’effet subtil du cannabis ? » chantait Gainsbourg. Probablement les deux, pourrait-on lui répondre, tant les cannabinoïdes sont aujourd’hui autant accusés de tous les maux que vénérés pour leurs insoupçonnées vertus. C’est probablement ce qui explique en partie pourquoi la question de la légalisation de la consommation du cannabis revient chez nous si souvent sur le tapis, de plus en plus de voix s’élevant en effet en faveur d’un assouplissement des lois, que ce soit pour des raisons sociales, religieuses ou même, bien que moins régulièrement, économiques. Certains estiment aussi que si ce que nous appelons familièrement gandia était en vente libre, cela permettrait de « kas lerin mafia ladrog », car enrayant de facto la recrudescence de l’addiction aux drogues dures.

Leur argumentaire est évidemment facile à comprendre : avec une vente contrôlée du cannabis, les consommateurs seraient forcément moins nombreux à se tourner vers d’autres substances, bien plus dangereuses, y compris les drogues synthétiques. Ainsi, le Dr Mété, chef du service d’addictologie au Centre hospitalier universitaire de La Réunion – en visite récemment à Maurice dans le cadre d’une conférence –, notait-il qu’il est « reconnu dans le monde que la guerre contre le cannabis a été jusqu’ici contre-productive », ajoutant que cette politique « tend à pousser les jeunes vers des opiacés et des cannabinoïdes de synthèse, produits moins chers mais beaucoup plus dangereux ».

En sus de cela, un assouplissement de la politique actuelle, répressive pour le moins, à l’égard de la consommation de cannabis permettrait à l’État de prendre le contrôle total de sa distribution, avec des avantages multiples et non négligeables. En effet, non seulement il s’assurerait de débarrasser nos rues, tout au moins en bonne partie, des revendeurs de marijuana qui y ont élu résidence, assurant ainsi un retour à l’apaisement dans certains quartiers chauds, mais les autorités disposeraient en outre de statistiques précises quant à son niveau de consommation. En sus, bien entendu, de ramener des fonds supplémentaires dans les caisses de l’État en termes de droits d’accise, comme c’est d’ailleurs déjà le cas notamment avec le tabac et l’alcool.

Reste enfin l’argumentaire reposant sur les « vertus » thérapeutiques du cannabis, et qui aura inspiré de nombreux États à travers le monde pour en justifier sa légalisation thérapeutique (exception faite évidemment du Canada, passé, lui, depuis peu à l’étape suivante en en autorisant son usage récréatif). Le problème, c’est que du côté de la recherche – et faisant donc abstraction de toute considération sociale et/ou politique –, on manque cruellement de données précises. Car si la plupart des chercheurs s’intéressent principalement aux composantes spécifiques du cannabis que sont les cannabinoïdes, cet exercice apparaît extrêmement compliqué tant les plantes utilisées pour leur production contiennent des centaines de composants dont on connaît encore mal les effets. C’est pourquoi les chercheurs se concentrent sur un seul type de cannabinoïde à la fois. Et à ce jour, seuls deux cannabinoïdes issus des Cannabaceae (famille de ces plantes) ont été étudiés de façon approfondie, soit le tétrahydrocannabinol et le cannabidiol.

Par ailleurs, il est tout aussi difficile d’évaluer la véritable influence des cannabinoïdes sur différentes pathologies, comme les douleurs chroniques et l’épilepsie, pour ne citer que ces seuls exemples, et ce du fait principalement que les chercheurs ne peuvent se baser que sur des données purement subjectives, autrement dit provenant de l’appréciation des consommateurs eux-mêmes. Dès lors, est-ce à dire que le cannabis n’a aucune vertu médicinale, contrairement à ce qu’affirment depuis des années nombre d’experts à travers le monde ? Impossible de répondre avec certitude à cette question pour le moment, du moins si l’on s’en tient exclusivement aux seules données qui se respectent, à savoir scientifiques, et dont les résultats devraient être indiscutables car étant le fruit de calculs, d’analyses et de vérifications approfondies.

C’est un fait, pour en savoir plus sur les récepteurs cannabinoïdes dans le cerveau et dans le corps, de même que pour comprendre quels systèmes ils régulent, des études solides sont nécessaires, sous peine de voir cet argument jeté un jour au panier. Or, pour l’heure, la recherche dans ce domaine peine à progresser, du fait surtout d’un manque de crédits, toujours difficiles à obtenir lorsque le sujet de l’étude est justement un produit prohibé. Aussi ne devrait-on, pour l’heure du moins, tenir compte de cet argumentaire qu’avec toutes les réserves qu’il suppose et revenir aux fondamentaux de la question de la dépénalisation. Sans oublier bien sûr de rappeler que « “dépénaliser” n’est pas “banaliser” » !