Son nom fait partie de l’histoire du séga mauricien. Du haut de ses 84 ans, Georgie Joe a marqué son temps mais aussi plusieurs générations avec des titres comme Tel papa tel piti, Mo rakont mo lavi ou encore Mo deman to pardon. Sa dernière apparition sur scène remonte à 2016 dans le cadre du concert Nostalgie par Gérard Louis. En ce début d’année, Scope est allé aux nouvelles. L’occasion pour le vétéran du sega, toujours aussi fringan et en verve malgré le poids des années, de replonger dans ses souvenirs et s’épancher généreusement sur son parcours taraudé de succès, de désillusions et de défis.

Tour à tour chanteur, cordonnier, séducteur, fêtard, footballeur on ne présente plus ce personnage chaleureux. Avec une bonne dizaine d’albums à son actif, multipliés par approximativement dix en termes de chansons inscrites à son répertoire, Georgie Joe est un incontournable de l’histoire et du patrimoine séga de Maurice.  En cette matinée, nous prenons la direction de Cité Sadally à Vacoas. Il occupe le premier étage de la maisonnée familiale, alors que sa fille est logée au rez-de-chaussée. Nous sommes invités par sa petite-fille à monter le rejoindre. Entre deux bouffées de cigarette et quelques gorgées d’eau de vie, à ce moment précis ce bon vivant est branché sur Senn Kreol, se délectant devant des clips d’artistes locaux.

Bon vieux temps

Nous rejoignons le petit salon juste à côté. Prenant appui sur sa canne, c’est difficilement que Georgie Joe se déplace, souffrant depuis des années de sa jambe gauche. “Mwa Moïse mwa, avek mo ti baton”, s’esclaffe-t-il. “Me lasante korek. Mo pa negliz mo lavi”, rassure-t-il. Prenant son temps il avance vers un fauteuil jouxtant une fenêtre. D’ici, Ton-Georgie dispose d’une vue imprenable sur un tronçon de la Rue Sivananda. “Mo truv tou depi la. Isi mem mo vey zafer dimounn”, raconte-t-il, avant de pouffer d’un grand rire. “D’ailleurs, comme je suis bien populaire et comme on sait que je suis souvent à ma fenêtre, des gens me saluent d’en bas.”

De son vrai nom Georgie Chamtyoo, Georgie Joe continue à faire danser des générations entières. Sur des étagères dans un coin de la pièce, sont disposées des coupures de presses, des récompenses, des trophées et autres photos souvenirs que le vieux routier du séga compile soigneusement depuis toutes ces années. Bien que fébrile physiquement, la mémoire de Georgie Joe est intacte. Un récit entrainant un autre, à chaque évocation d’un nom, d’une route, d’un voyage, d’un concert il plonge dans ses souvenirs pour nous gratifier d’une histoire racontée avec moult détails.

“Georgie Joe a failli ne pas exister”

Son passage au stade du Parc des Princes lui revient bien qu’il a du mal à situer l’année. Ce qui est certain, c’est que ce n’est “pa fasil pou enn segatier mont lor lasen laba.” Il aborde son tout premier voyage aux Seychelles ou encore ses amitiés à La Réunion. Georgie Joe pointe le doigt en direction d’un trophée. Son nom y est gravé de même que : Amitié la Réunion-Maurice. “Je me suis toujours fait des amis dans tous les pays que j’ai visités. J’ai des chansons sur chacune de ces destinations.”

Son début de carrière difficile semble l’avoir profondément marqué. “Georgie Joe a failli ne pas exister”, lance-t-il. Depuis les années 50, il avait toujours rêvé de chanter du séga. “Quand je me produisais dans des fancy fair, bals, mariages ou anniversaires, le public était ravi.” Ses premiers fans l’encouragent  à sortir un 45 tours, mais difficile pour un modeste cordonnier de réaliser un tel projet. De toutes les maisons de disques qui lui ont tourné le dos, il se souvient d’un en particulier basée non loin de Notre Dame de Lourdes à Rose-Hill. Il y avait déposé une cassette un mardi, sur laquelle figurait un de ses premiers enregistrements. Une semaine plus tard en y revenant il se rendit compte que le gérant n’y avait même pas touché. “La cassette était dans le même emballage en papier. Il ne l’avait jamais écoutée. Pourtant il m’a dit que ma chanson n’était pas bonne et qu’il fallait que j’en refasse une autre.”

Mo Rakont Mo Lavi

Durant notre conversation Georgie Joe nous délecte de temps en temps de quelques-unes de ses chansons. Une voix harmonieuse quelque peu fébrile et rauque aujourd’hui. “Fasil mo fer enn sega lor enn dimounn”, confie l’artiste qui est reconnu pour ses improvisations. Le segatier a toujours raconté des histoires et anecdotes basées sur la vie de tous les jours. C’est le cas avec avec Mo rakont mo lavi, le sega qui l’a révélé au grand public. En effet, découragé et désillusionné après ses déboires avec les maisons de disques, Georgie Joe avait rangé ses rêves au placard pendant quelques années. Un beau jour pourtant, il rencontre un jeune homme du nom d’Alar Figaro. “Il était venu chercher du travail dans l’atelier de cordonnier où je travaillais.” Se prenant d’amitié avec le jeune homme, ce dernier lui cède sa place dans le concours de chant Top Pop organisé par la MBC en 1972. Georgie Joe fait sensation lors des différentes étapes de ce concours, séduisant les membres du jury. Il fut aussi acclamé par le public avec son improvisation de Mo rakont mo lavi. Il remporte le premier prix. “En entendant mon nom à l’annonce des résultats j’étais abasourdi au point de me faire pipi dessus.”

Tel Papa Tel Piti

De cette soirée dans les studios de la MBC, le vétéran du séga se souvient également de la joie et la fierté avec lesquelles ses parents le regardaient. “Mon père qui s’appelait Raoul était d’origine chinoise. Il n’a pas toujours été favorable à ce que je chante du séga : il me disait :Nwar Cholo ki sant sega !” Son père et lui étaient cependant très proche. “Il m’a appris son métier de cordonnier. Mo ti enn zanfan gate pou ma papa, e mo ousi mo ti gat li bien kouma bizin.” C’est cette complicité qui lui a inspiré la chanson Tel papa tel piti. Pour fêter la concrétisation de son projet de 45 tours, père et fils sont allés prendre un verre. “Nou tinn bien tap nou zafer. Papa tomb dan kanal tou sa zour la.” En les voyant arriver, sa mère devant la porte leur lanca : “Get sa enn kou koumadir de kamarad ki pe vini.” C’est cet épisode arrosé qui est à l’origine de cette chanson à succès. “Ou kone Kordonye kontan tap so ti zafer. Je suis né en 1935 à 9h30 du matin. Ce n’est que deux ans plus tard que mon père m’a déclaré à l’état civil. J’ai donc officiellement 82 ans”, s’esclaffe Georgie Joe.

Evoquant avec émotion cet épisode, l’octogénaire touche en même temps son crucifix. “La première chose que je fais en me réveillant le matin, c’est de faire une prière. J’ai toujours été proche de Dieu.” En effet, l’autel dans sa chambre, les photos des saints dans le salon, ou encore le tatouage sur son avant bras ne trompent pas. C’est sa foi, dit-il, qui l’a aidé à “surmonter les désillusions et les épreuves dans la vie.” Il se repasse le film de ses années de bonheur avec sa défunte épouse Sybille. “Tou le tan nou ti byen ansam ek zame monn britaliz li.” Père de sept enfants, il a aussi été marqué par la perte de deux de ses deux fils.

Georgie Joe est toujours là

Georgie Joe confie: “Mo pa enn bon segatie, me mo enn bon parolier”. Nous offrant au passage un léger coup de gueule sur le sega “zordi zour”. “Je ne suis pas immortel, mais le conseil que je peux donner aux jeunes, c’est quand le public vous aime, il faut chanter de bons segas, sans tomber dans le vulgaire ou le non-sens.” Il cite comme exemples Roger Clency ou encore Jean-Claude Gaspard qui ont marqué l’histoire de notre musique locale.

Nostalgie demeurera la dernière scène d’envergure de cette icône du sega. Sollicité de temps à autre par des promoteurs, producteurs et organisateurs d’événements, il refuse les propositions. “Je leur fais comprendre que je ne pourrais pas chanter. Ni à l’hôtel, ni dans des concert et encore moins faire d’autres albums. Mais Georgie Joe est toujours là.” Car la légende du séga vivante mauricienne fait encore raisonner sa voix et “met lagam” de temps à autre dans des événements ici et là. “Tan ki mo la, mo pou kontign sante.”