CATHERINE BOUDET
Doctorat en Science Politique
Masters en Politique Comparée

Il était une fois, une triangulaire. Les élections générales 2019 présentent une configuration inhabituelle dans l’histoire électorale mauricienne. Avec le choix du MMM de Paul Bérenger de ne contracter aucune alliance, c’est donc une lutte à trois qui se profile à l’horizon pour le scrutin du 7 novembre prochain. Deux blocs s’opposeront. D’un côté l’Alliance « Morisien » constituée des deux alliés du gouvernement sortant, le MSM de Pravind Jugnauth et le ML d’Ivan Collendavelloo. De l’autre, l’Alliance « Nationale », constituée du PTR de Navin Ramgoolam et du PMSD de Xavier-Luc Duval.

Face aux deux blocs, le MMM a décidé de se présenter seul aux urnes. Échaudé par la défaite de 2014 où les urnes lui avaient fait payer son alliance avec le PTR, Paul Bérenger est soucieux de replaire à un électorat dégoûté des jeux incestueux des coalitions.

La carte maîtresse

La semaine dernière, Paul Bérenger, en fin chef politique, abattait une carte maîtresse en dévoilant son slogan pour ces élections : une alliance « avec le peuple ». Un pacte donc, pas seulement avec ses électeurs, mais avec l’électorat tout entier, pour refuser la fatalité des “coalition politics”.

Du coup, pour certains observateurs politiques, le MMM se retrouverait en position d’être le « joker » de cette élection de 2019. Ce discours sur le joker veut dire, en clair, qu’en se classant en troisième position dans le scrutin, le MMM pourrait alors devenir l’allié du bloc classé deuxième, pour concocter une alliance post-électorale et finalement arracher la victoire.
Ceux qui favorisent ce scénario du joker faiseur de rois s’appuient sur l’épisode des élections de 1976, où les résultats des urnes avaient consacré vainqueur… le MMM justement, avec 40% des suffrages et 34 sièges au Parlement. Il s’était classé premier devant le Parti de l’Indépendance (coalition du PTR et du Comité d’Action Musulman) qui avait remporté 38% des voix et 28 sièges, et devant le PMSD sorti troisième avec 16% des voix et 8 sièges. Mais le MMM s’était fait ravir la victoire après le passage des poteaux, par le Parti de l’Indépendance et le PMSD coalisés qui avaient finalement formé le gouvernement.

Les sirènes des alliances

À l’issue du scrutin de 2019, c’est un risque en effet qu’on se retrouve dans un “deadlock” par manque de majorité absolue en raison de la triangulaire. Le MMM pourra-t-il s’assurer assez de sièges dans l’hémicycle pour casser la fatalité d’un système électoral majoritaire qui favorise les blocs ? C’est difficile mais pas impossible, à condition de renouveler au niveau national son score obtenu à la partielle de 2017 à Quatre-Bornes… où il avait réalisé 17%, un résultat proche de celui du joker de 1976, le PMSD. Si le MMM bénéficie du « vote de sympathie » de tous ceux qui soutiennent sa démarche anti-coalitions, c’est possible.
Dans le cas contraire, le MMM, broyé par la fatalité du système électoral, risque de se diriger vers un hara-kiri politique en se présentant seul aux élections. Car compte tenu du mode de scrutin majoritaire plurinominal qui favorise les alliances pour l’obtention de la majorité des sièges au Parlement, c’est un pari risqué pour le MMM d’aller jusqu’au bout de son pacte avec le peuple. Mais ce serait alors un hara-kiri noble, à l’image de ces samouraïs des temps anciens qui se sacrifiaient avec leur propre sabre, dans un geste héroïque de protestation ultime contre les injustices politiques. Ce serait, pour reprendre les termes de Prakash Nerohoo, le « baroud d’honneur » du Militant resté fidèle à ses principes.

Par contre, ce serait encore plus terrible si le MMM se classant en troisième position, faisait valoir sa carte de joker pour renverser le résultat du scrutin en s’alliant avec l’alliance perdante. Peut-être que ceux qui voient se reproduire le scénario de 1976, avec cette fois le MMM dans le rôle du joker, caressent-ils le rêve secret que le MMM remporte ainsi sa revanche sur l’Histoire… reprenant en 2019 le pouvoir qu’il avait dû céder en 1976 aux coalisés.

Un triangle des Bermudes politique

Toujours est-il qu’une alliance post-électorale comme celle de 1976 constituerait une dérive anti-démocratique et autoritaire. Parce qu’en renversant le résultat des urnes, cela équivaudrait à arracher le pouvoir de décision électoral de la main du peuple mauricien. Le MMM ne peut pas prétendre faire un pacte avec le peuple avant les élections et rompre ce pacte après les élections avec une coalition post-électorale. Ce serait un reniement complet de son slogan électoral et qui enfermerait le MMM dans une contradiction insoluble.

À l’heure actuelle, pour tous ceux qui rêvent de « politique autrement », c’est le MMM qui incarne le mieux cet idéal, avec son refus des alliances et son pacte avec l’électorat. Mais si, après avoir résisté au chant des sirènes pré-électorales, le MMM tombait sous le charme des sirènes post-électorales et se servait de sa troisième position pour concocter une alliance avec le bloc perdant et ainsi se hisser au pouvoir coûte que coûte… Dans le système électoral actuel, rien n’empêcherait la formation d’une telle alliance. Elle n’aurait rien d’illégal. Mais au vu des principes énoncés pendant la campagne, ce serait une trahison de l’électorat sur l’autel du pouvoirisme et de l’opportunisme politique.

Le joker, ayant su résister aux sirènes des alliances pré-électorales, saura-t-il éviter le piège des sirènes post-électorales ? À vouloir le pouvoir coûte que coûte, le joker séduit risquerait alors de sombrer dans un Triangle des Bermudes politique, entraînant dans son naufrage le bateau tout entier de la Démocratie mauricienne…