KHAL TORABULLY

Directeur scientifique

et artistique du FIC, juin 2018

Le FIC vient de se terminer en Guadeloupe. Il a mis en présence artistes, activistes, universitaires, chercheurs d’une quinzaine de pays, afin d’acter le tout premier festival mondial lié à l’engagisme. Il a aussi mis sur l’établi deux idées chères à l’humanisme de la diversité de l’engagisme : le dialogue avec l’esclavage et l’articulation avec les diversités grâce à une vision corallienne, archipélagique des humanités. Son programme très riche est consultable sur Internet, de même que les informations relatives aux intervenants (1). Il est opportun de considérer sa philosophie et les moments forts de cette première édition, qui s’est déroulée entre le Lamentin, Saint François et Capesterre.

Bâtir des passerelles entre les routes et les mémoires

Le FIC s’inscrit depuis plus d’un quart de siècle dans la diversité de l’engagisme. Il met en relation les histoires et mémoires apparemment éloignées, mais qui doivent être articulées afin de rapprocher les pages d’histoire, notamment l’engagisme et l’esclavage. En 1992, son livre fondateur, Cale d’étoiles-Coolitude, dont l’approche consistant à combler le silence des archives du coolie trade, se parait d’une volonté de relier cette mémoire du travail (avec son lot de tromperies) à l’esclavage, dont les abolitions ont initié la Grande Expérience de l’engagisme. Son ouverture vers les altérités, ensuite articulées à une vision transnationale de l’Histoire, a tôt intéressé l’Unesco. En effet, dès 1994, il fut question d’une route de l’engagé dès la commémoration du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage au siège de l’Unesco, à Paris. Le DG de l’époque, Federico Mayor, avait exprimé son intérêt pour cette approche, de même que Doudou Diène, le concepteur de la Route de l’esclave, qui a été l’invité d’honneur de la première édition du FIC en Guadeloupe.

Crédit photos : Marjorie Ceyssac

D’emblée, le FIC refléta les recommandations du Cahier des charges de l’Unesco pour la Route Internationale de l’Engagisme ou IILR (octobre 2014), axant sur la meilleure compréhension des « dynamiques du mouvement des millions de personnes et des cultures de cette époque », visant à mettre en lumière « les transformations globales et les interactions cultures résultant de cette histoire ». Le but étant de « contribuer à une culture de la paix en assurant la promotion du pluralisme culturel, le dialogue entre les cultures, le développement durable et la paix ». La coolitude avait déjà ouvert la voie de l’engagisme en ce sens, notamment à travers la politique des sites de mémoire à Maurice, autour de l’Aapravasi Ghat et Le Morne. Aussi, lors de nos démarches d’inscription de l’IILR en 2013, soutenues par l’Aapravasi Ghat, il était important de ne pas séparer esclavage et engagisme. Cette vision inclusive est contenue dans les notes explicatives du document de l’Unesco, à savoir que : « La Route internationale des Engagés sera en complément de la Route de l’esclave. Ces mouvements sont basés sur des échanges entre cultures qui ont mené à la formation des sociétés humaines actuelles ». Nous avions rappelé cette relation générique entre esclavage et engagisme lors des politiques des sites de l’Unesco dans de nombreux articles et lors des entretiens avec Moussa Ali Iyé, Chef de la Section Histoire et Mémoire pour le dialogue et responsable de « La Route de l’esclave » à l’Unesco. Ce fut le cas en Guadeloupe en janvier 2017, lors de la commémoration du centenaire de l’abolition de l’engagisme indien, où je représentais l’Unesco officiellement. Je l’ai rappelé à Maurice en août 2017, lors du centenaire de l’abolition de l’engagisme indien organisée par GOPIO-Maurice. Pour relancer l’IILR, il fallait réactiver sa proximité historique, chronologique et systémique avec la Route de l’esclave. Il manquait, dès lors, un espace pour donner corps à ces principes et acter les déclarations de façon palpable, tout en s’inscrivant dans une « Histoire de longue durée », pour citer Doudou Diène lors de son intervention au FIC.

Paroles d’archipels à la proue du FIC

Ce n’est donc pas une surprise qu’une « méthodologie en action » fut en amont du FIC, par l’entremise d’un grand expert en la matière, le Dr Ottmar Ette, auteur d’une quarantaine d’ouvrages allant des théories sur les globalisations aux études sur Humboldt, Marti et Barthes… Ette est membre de l’Académie de l’Europe. Pour lui, « il n’y a pas de continent monolingue. Chaque île est le microcosme d’un macrocosme ». C’est Ottmar Ette qui avait organisé des rencontres à l’Université de Potsdam en 2011 où il fut question d’imaginaires archipélagiques. La coolitude, en invitée d’honneur, y apporta son regard spécifique. Et c’est une dizaine d’années après ces rencontres fructueuses que le FIC mit le cap sur la Guadeloupe.

Au Mémorial des engagés indiens de Capesterre, mise
en terre de l’arbre de la coolitude par Doudou Diène et
Khal Torabully, symbolisant la paix et la fraternité

Après le vernissage de l’exposition Coolitude-KANN series de Raouf Oderuth, ce fut donc « Paroles d’archipels » à la proue du FIC. Le professeur Ette y développa la vision archipélique chère à la coolitude et au théoricien allemand. Puis, Ette et Torabully échangèrent autour de la pensée fractale de la coolitude, notamment autour de la poétique du corail, de post-hybridité… Ils posaient de façon complice le substrat philosophique du festival.

Le lendemain, dans « Approches de la diversité », des pistes de réflexion furent contextualisées et approfondies dans des interventions du Professeur Dilip Menon, Dr Ashutosh Kumar et Dr Maurits Hassankan. Riches propos qui feront l’objet d’un ouvrage. Puis vint la table ronde abordant la complexité des cultures et des mémoires, présidée par Andil Gosine et réunissant Joëlle Guetalli-Tedeschi, Sandra Rojo Flores et Ananya Kabir. Comment penser les altérités, les différences, les histoires et créer des espaces d’articulations entre ces imaginaires, cultures et visions du monde, reposant prioritairement sur les histoires de l’engagisme et de l’esclavage, qui ont été des matrices de nombre de sociétés actuelles ? Riches échanges entre ces passionné(e)s de visions et pratiques plurielles, construisant une approche complexe incontournable de nos jours.

Dans l’après-midi, c’est Doudou Diène, l’invité d’honneur du FIC, qui fit un tour d’horizon de la construction des hiérarchies raciales et sociétales dans le sillage de l’esclavage. Il souligna, de façon magistrale, les conséquences de cette pensée dominante à l’œuvre dans l’esclavage et l’engagisme, imprégnant le racisme et les identités meurtrières d’aujourd’hui. Diène, actif sur les routes du monde, rappela que « toute l’Histoire du monde est celle du mouvement ». L’histoire « …vient de loin et elle permet d’éclairer des phénomènes actuels, nous sommes tous des produits d’une histoire longue sur des chemins chaotiques ». Diène souligna le caractère historique du FIC et souhaita que son message soit transmis de façon plus large, et émit les vœux qu’il soit reconduit encore et encore.

Joëlle Guetalli-Tedeschi et Sandra Rojo Flores, andalouses d’adoption parlèrent de leurs travaux en relation avec la coolitude, notamment une anthologie bilingue « En cantos coolies » et la Maison de la Sagesse, née de la convivencia de la coolitude. L’anthropologue mexicaine Sandra Flores rappela une page de l’engagisme dans le Yucatan, soulignant l’aspect transnational de ce paradigme. Leur succédant, Anne-Lise Liens fit part de ses réflexions sur sa mise en scène de la pièce de Fanon, Peau Noire, masque blanc, et de rappeler que le FIC est un espace réconfortant, sachant que le racisme est plus que vivant.

La journée s’acheva sur un étourdissant spectacle de Nadira & Indranie Shah Dance troupe de Guyana, conjuguant la rencontre des styles et des imaginaires de façon exceptionnelle. Ce fut le langage chorégraphique de nos échanges.

Un dimanche mémorable à Saint François et Capesterre

A la salle de la Rotonde, le dimanche matin, Emelda Davis reçut une standing ovation après un rappel de la lutte de son peuple engagé par l’industrie sucrière en Australie, ce qui émut Anne-Lise Liens aux larmes. Continuant sur l’aspect universel de l’engagisme, Tristan Franconville développa une réflexion d’importance sur les « alloués » du XVIIe siècle depuis Dieppe, révélant des aspects européens de cette pratique. Le Dr Ananya Kabir se concentra sur une approche mettant en relation des espaces et objets des Antilles et d’ailleurs, interrogeant la production culturelle et symbolique du post-esclavagisme et de l’engagisme. Les travaux se terminèrent sur une table-ronde reprenant la méthodologie et perspectives débattues au FIC. Andil Gosine rappela qu’il est important de rendre audibles et visibles les créativités du coolie trade.

Le festival se clôtura à Capesterre, lors d’un émouvant hommage aux engagés indiens et non-indiens, tout en rappelant les esclaves. Après une prière multiconfessionnelle, des offrandes de pétales devant la stèle des engagés, Doudou Diène et Khal Torabully mirent en terre un neem, symbolisant l’arbre de la coolitude, porteur de paix et de fraternité. Michel Narayaninsamy, co-fondateur du FIC, ne cachait pas son bonheur. Le FIC aura, lors de ces 4 jours d’activités, réussi une première mondiale en termes de perspectives et d’articulations entre les mémoires, histoires et imaginaires, notamment ceux issus de l’esclavage et de l’engagisme. Nous y reviendrons. Le Dr Diène, avant de quitter la Guadeloupe, déclara qu’il venait « d’assister à un événement historique » et qu’il souhaitait le voir se renouveler, car c’est « la première articulation entre engagisme et esclavage » qui venait de commencer…

(1) http://www.potomitan.info/ki_nov/coolitude_2018.php