DR DIDIER WONG CHI MAN DE PARIS

Pierre Soulages, né en 1919 à Rodez dans l’Aveyron, est une figure majeure de la peinture non-figurative française et internationale. L’artiste vient de fêter son centenaire le 24 décembre dernier et c’est pour cette occasion que le Musée du Louvre lui consacre une exposition exceptionnelle dans le prestigieux Salon Carré où sont accrochés d’habitude les plus grands chefs-d’œuvre de l’art italien tout particulièrement cher à Soulages et où seuls Henri Matisse et Pablo Picasso ont eu le privilège d’y avoir été exposés.

L’exposition dans le plus grand musée français retrace brièvement (un peu trop) son parcours à travers un choix d’œuvres très resserré en organisant un cheminement chronologique de 1946 à aujourd’hui. À travers ces huit décennies, les commissaires de l’exposition, Alfred Pacquement et Pierre Encrevé retracent l’évolution plastique de Pierre Soulages en ayant rassemblé un choix d’œuvres provenant principalement des grands musées français et étrangers. Tout a été minutieusement pensé pour que les visiteurs puissent découvrir à travers une vingtaine d’œuvres soigneusement choisies, la richesse des toiles où le noir est prépondérant, où il est célébré dans toutes ses nuances et dans toutes ses propriétés. Un accent tout particulier a été mis sur les polyptyques « Outrenoirs » monumentaux dont trois ont été réalisés il y a quelques mois à peine pour l’exposition, montrant toute la vitalité et l’énergie créatrice que possède encore ce grand Monsieur.

Pierre Soulages, figure majeure de la peinture non-figurative française
et internationale, a fêté son centenaire le 24 décembre dernier

Qui est Pierre Soulages ?

Ayant réussi le concours d’entrée aux Beaux-Arts de Paris, Pierre Soulages quitte son Rodez natal à 18 ans pour s’installer à Paris en 1938. Néanmoins il refuse d’y intégrer estimant que l’enseignement qui y était dispensé ne correspondait pas à ce qu’il recherchait dans le domaine artistique. C’est Sonia Delaunay qui fût la première à lui parler d’art abstrait et c’est en 1946 dans son atelier à Courbevoie, en région parisienne, qu’il va commencer ses premières peintures abstraites. En 1949, il présenta sa première exposition personnelle à Paris à la galerie Lydia Conti qui sera suivie d’une première exposition à New York chez Samuel  Kootz en 1954. Dans les années 50, ses œuvres, de grands formats, sont largement diffusées en Europe et aux États-Unis. Peu de temps après il commence à être exposé dans des musées, d’abord en Allemagne, puis aux États-Unis et ensuite à Paris en 1967 au Musée national d’art moderne. À partir de 1979, il se dirige vers un nouveau concept de la peinture qui est une peinture autre et qu’il intitule « Outrenoir ». Pierre Soulages multipliera les expositions à travers le monde, notamment en Asie et en Russie. En 2009, le Centre Georges Pompidou lui consacre une rétrospective à l’occasion de ses 90 ans, une rétrospective jusque-là jamais réalisée pour un artiste vivant. Un musée à son nom dans sa ville natale a été inauguré en 2014 et le musée Fabre à Montpellier lui a dédié une présentation permanente de ses œuvres depuis 2007.

Exposition Soulages au Louvre, 2019, Salon carré ©Musée du Louvre/Antoine Mongodin © ADAGP,
Paris 2019

La quête du pouvoir créateur à travers le noir

Pierre Soulages pratique une peinture qui va à l’encontre de l’académisme. Ce qui l’intéresse dans la peinture c’est ce qui est en train de se faire, la poïétique. « J’aime l’acte de peindre enraciné dans la matière, avec tout ce qu’il mobilise en nous dans le se faisant, l’espace, le rythme. Cela ne s’imagine pas. La réalité de la peinture en train de se faire est bien plus riche que l’on peut s’en faire à l’avance. L’œuvre n’est intéressante que si elle dépasse l’artiste qui la produit. Et ce dépassement, c’est dans la peinture même qu’il a lieu. Dans la peinture, et rien d’autre. » En 1946, l’artiste commence à créer sur divers supports en expérimentant le brou de noix, matériau peu coûteux qu’il découvre en traînant ses guêtres chez un ébéniste. En 1949, il expose ses « brous » au salon des Surindépendants et se fait remarquer par de grands artistes et connaisseurs d’art comme le peintre Francis Picabia, la femme de Hans Hartung et de grands collectionneurs américains. L’expérimentation passe aussi à travers les outils qu’il fabrique lui-même et auxquels il accorde une très grande importance : les pinceaux d’ouvrier du bâtiment pour appliquer de larges coups de brosses sombres sur fond blanc qui s’entrecroisent et se superposent, les larges spatules pour racler, les râteaux (pour créer des stries), etc. permettant de travailler le noir en important des textures et des reliefs pour que la lumière puisse apporter de la modulation et faire vibrer l’espace pictural.

Pierre Soulages, peinture, 168,3 × 232 cm

Avant de passer exclusivement au noir, Pierre Soulages a également expérimenté un dialogue entre la couleur et le noir dans les années 1956 à 1963, qu’il appelle « raclages ». Ce sont essentiellement le blanc, le rouge et le bleu qui ont été utilisés. La couleur est d’abord posée sur la toile avant d’être recouverte d’une épaisse couche de noir. C’est dans un troisième temps que l’artiste passe au « raclage » pour faire ‘ré-apparaître’ la couleur enfouie afin qu’elle jaillisse par contraste. À travers cette démarche, nous avons des réponses à ces problématiques concernant les relations entre matière, couleur et forme que bon nombre de peintres et de plasticiens questionnent aujourd’hui encore.

L’Outrenoir

« Outrenoir » pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui, cessant de l’être, devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un champ mental autre que celui du simple noir. »

Musée Rodin, œuvre rouge/noir

Pierre Soulages, incontestablement le maître du noir, est ce qu’Yves Klein est au bleu, mais il pousse l’expérimentation et l’exploitation/exploration de cette couleur encore plus loin, de façon obsessionnelle. Dès 1979, il décide de ne travailler qu’avec le noir et la lumière qui d’ailleurs, sera l’allié de ce dernier. Elle deviendra cette matière qui sera réfléchie par le noir et qui exultera ce dernier. Alors ce noir ne sera plus un être-là, mais un au-delà. « La couleur noire dans les toiles de Pierre Soulages est le surgissement d’une clarté lumineuse. » Les œuvres « Outrenoirs » sont toutes traversées par cette nouvelle manière de traiter la lumière comme matière. Comme il l’affirme : « Un noir, ça peut être transparent ou opaque, ça peut être brillant ou mat, lisse ou grenu, et ça change tout. » En bref, depuis les « Outrenoirs », Pierre Soulages ne peint pas tant avec le noir qu’avec « la lumière réfléchie par les états de surface du noir ».

Pierre Soulages, Peinture,
Polyptyque C, 324 x 362,
Musée national d’art moderne
© Philippe Migeat – Centre
Pompidou, MNAM-CCI /Dist.
RMN-GP
©Adagp, Paris

« Dans ce polyptyque constitué de panneaux allongés, solidaires dans le sens de la hauteur, la peinture met en relief une suite de gestes répétés dans un ordre précis. D’abord de grandes traînées horizontales sont produites, à l’aide d’une brosse ou des fibres irrégulières d’une planche de bois brisée. Par la suite, avec une raclette lisse, les reliefs obtenus sont rabattus dans une série de mouvements verticaux, parallèles et plus ou moins inclinés selon les panneaux. Produisant comme une vannerie de peinture, cette œuvre joue sur la répétition et le rythme qu’engendrent les écarts discrets entre chaque motif. Les gris que génère la lumière scandent la composition. Mais, suivant la position du spectateur, ce qui constituait une ligne claire sur une surface sombre peut s’inverser, et devenir une ligne sombre sur une surface claire. Les peintures de Soulages « suivent » en quelque sorte le spectateur dans ses déplacements. C’est le regardeur qui se sent regardé : la toile et le spectateur font partie du même espace, il est inclus dans l’espace de la toile, elle intériorise sa position. » (http://mediation.centrepompidou.fr/)

Dans les « Outrenoirs » de Soulages, il ne s’agit pas d’impressionner les spectateurs par une multitude de reflets éblouissants, mais précisément, d’attirer l’attention sur des phénomènes discrets, contenus. Il ne s’agit pas de faire jaillir les contrastes du noir ou du blanc ou de la couleur, mais de présenter des contrastes qui se déplacent avec le spectateur grâce à la lumière.

Le Musée du Louvre s’est donc concentré sur une vingtaine d’œuvres du maître et sur l’Outrenoir misant sur des contrastes que proposent le noir et la lumière sur la surface picturale, un territoire que le peintre continue inlassablement d’explorer malgré l’âge.

Cette exposition est à découvrir jusqu’au 9 mars 2020 si vous êtes de passage à Paris.

Brou de noix, 65,7 X 50,1 cm, 1947