L’affidavit juré par l’internaute arrêtée par la police pour avoir reposté un « post » sur les réseaux sociaux ressemble à un résumé de scénario de série télévisée sur les organisations mafieuses. Après avoir reposté le joke sur le Premier ministre, l’internaute a reçu un SMS. Il émanait du président de l’autorité censée surveiller les réseaux sociaux et lui disait que son commentaire n’était pas « correct ». On sait désormais que le président de l’ICTA surveille les réseaux sociaux, mais en plus il envoie même des SMS d’appréciation aux internautes ! Le lendemain, plusieurs officiers de police viennent arrêter l’internaute et saisissent son matériel technologique en disant détenir un « search warrant » qui ne sera jamais montré. L’internaute passera des heures dans une salle des Casernes centrales avec des soldats armés sans savoir de quoi elle est accusée et sans pouvoir contacter son conseiller juridique comme le prévoit la loi. Pendant qu’elle attendait, le membre du conseil d’administration de l’ICTA donnait la déclaration qui était supposée déclencher la procédure pour l’arrestation de l’internaute.

Cette dernière a donc été arrêtée et conduite aux Casernes alors que la déposition contre elle n’avait pas encore été recueillie ! La police est généralement moquée pour sa lenteur, mais dans ce cas elle a été plus que rapide : dans un sens, elle a arrêté le coupable avant même que le crime ne soit commis ! Le reste de cette opération policière relève toujours du mauvais feuilleton télé : l’internaute est arrêtée et passe une nuit en cellule sous l’accusation d’avoir diffuser un « fake news », alors qu’elle avait seulement reposté un billet d’un blog humoristique. Ses avocats écopent d’une amende parce qu’ils n’avaient pas le bon permis de circuler délivré par la police pour aller assister leur cliente. Savez-vous pourquoi la police a lancé cette ridicule opération policière de grande envergure, mobilisant plusieurs policiers et hauts gradés, dont elle aura à répondre en Cour ? Parce que le post original se moquait du Premier ministre. Cette opération et ses conséquences ont donné une audience internationale au billet humoristique que les sbires du Premier ministre avaient trouvé insultant et portant atteinte à son image de marque. Avec des sbires de cet acabit, Pravind Jugnauth n’a pas besoin d’adversaires pour le ridiculiser et pousser les internautes à se demander si le pays qu’il dirige n’agit pas parfois comme une république bananière où les droits de l’homme sont bafoués ?

Maurice a fermé ses frontières depuis quelques semaines, juste après quelques proches de ministres soient rentrés au pays en évitant la quarantaine. Il a fallu que des avocats aillent en Cour défendre le droit du sol pour que d’autres Mauriciens, bloqués à l’étranger, puissent regagner l’île. Beaucoup d’autres, plusieurs centaines, n’ont pas eu cette chance et sont bloqués aux quatre coins du monde, souvent dans des conditions plus que difficiles. Quelques centaines sont bloqués à Miami sur un bateau de croisière dans une situation absurde : la compagnie qui les emploie veut les rapatrier, mais les autorités de leur pays d’origine ne l’acceptent pas. En Inde, des Mauriciens sans ressources ont dû commencer une grève de la faim pour qu’enfin le haut-commissariat mauricien réagisse. Il faut que les Mauriciens à l’étranger se manifestent, fassent du bruit sur les réseaux sociaux et les radios privées pour que les autorités dites responsables se manifestent.

Tous les Mauriciens bloqués aux quatre coins du monde l’affirment : le personnel des ambassades — qui est censé aider nos compatriotes se trouvant à l’étranger — ne répond pas au téléphone. Aucune information n’est donnée par ces ambassades sur la marche à suivre ou les possibilités pour essayer de retourner à Maurice. Il a fallu qu’une étudiante, bloquée dans un aéroport en Turquie, interpelle avec force sur les réseaux sociaux le ministre des Affaires étrangères pour que ce dernier réagisse enfin, pour dire ce dont les Mauriciens bloqués ne savent que trop bien que la situation est compliquée. Ce n’est qu’à partir de cette interpellation que, semble-t-il, on a commencé à travailler sur une ébauche de plan et rédigé un questionnaire pour recenser les Mauriciens qui se trouvent bloqués à l’étranger. Ce n’est qu’au milieu de cette semaine que ces demandes d’informations ont été envoyées à certains Mauriciens bloqués depuis des semaines et qui commencent à se demander s’ils ne sont pas des apatrides.

Dans le conflit qui oppose Maurice aux armateurs du paquebot bloqué à Miami, le ministre des Affaires étrangères leur a rappelé qu’ils doivent assumer leurs responsabilités face à leurs employés mauriciens. C’est bien de faire la leçon aux autres, mais quid des devoirs et responsabilités de l’état mauricien vis-à-vis des droits de ses citoyens bloqués à l’étranger ?