Sharvan et Harrikrisna Anenden ont apporté des images à l’histoire d’Ève, poignantes de vérité et réunies dans un enchaînement dramatique palpitant de bout en bout au point de ne jamais laisser le spectateur tranquille. Les photographies de Piotr Jaxa, la musique triste et étrange de Rémi Boubal, le jeu éblouissant de Kitty Philips dans le rôle principal, le scénario finement écrit et une mise en scène alliant l’expérience du documentariste Harrikrishna Anenden à la sensibilité de Sharvan Anenden, tout cela cisèle un film noir et dérangeant certes, mais prometteur et appelé à séduire le public de tout pays, esquissant avec vérité et élégance ce que le cinéma mauricien pourrait être.
La portée universelle de l’oeuvre originale Ève de ses décombres trouve dans Les enfants de Troumaron, une nouvelle expression, différente, et apte à émouvoir le public le plus varié à Maurice et à travers le monde. La violence et la détresse que ce long métrage fait toucher du doigt est universelle. De Liverpool à Calcutta, de la banlieue parisienne à Soweto, elle décrit ce désoeuvrement et cette violence qui nourrissent le coeur d’une jeunesse qui n’a que très théoriquement « l’avenir devant elle ».
Comme dans le livre, Ève structure l’action et incarne l’âme de ce film. Elle est celle que l’on regarde, que l’on convoite, celle pour qui le coeur de Sad bat, celle pour qui Savita changera de projet de vie, celle qui rend fou un malade sexuel, accessoirement professeur. À la violence butée d’un père alcoolique s’ajoutent ici le mutisme et l’infini chagrin d’une mère intensément interprétée par Géraldine Boulle. Ève a décidé de monnayer son corps pour gagner sa vie et elle ne s’est fixée aucune limite dans ce domaine.
Kitty Philips qui incarne ici son tout premier rôle, parvient à rendre tout à fait palpable la profonde ambiguïté de ce personnage aussi puissant que fragile. Elle montre sa détermination et son obstination à vouloir maîtriser sa vie et ne jamais s’avouer vaincue, quitte à ramasser des coups comme cela arrive avec son père, et parfois des clients pervers. De la violence, les cinéastes n’ont retenu les effets aussi parlants que les actes mais non voyeurs : l’oeil au beurre noir, la lèvre boursouflée comme cette boursouflure dont parle Ève au début du roman. Pourtant, le déroulé de l’action entretient cette tension et la crainte incessante de cette violence.
Amour et passion
Seule une grande quantité d’amour et de passion permet de réaliser un film qui sonde avec autant de finesse la détresse humaine. À aucun moment, la morale n’intervient. Il n’est ici question que de survie comme dans la vraie vie. Paradoxalement, si ce film traite de la violence et d’ignobles dominations à l’instar de celle d’un professeur aussi faible qu’hypocrite, c’est l’amour qui en fait la force, à commencer par celui de Savita et Ève qui offrent les moments les plus doux et tendres du film. Vinaya Sungkur paraît relativement effacée dans ce rôle peut-être en raison de cette douceur qu’elle doit exprimer.
En apparaissant sous les traits de Roshan Hassamal, Sad devient dans cette adaptation un être moins intense et fou que dans le roman. Son visage de petit garçon grandi trop vite en fait un être sensible et infiniment amoureux, mais suiveur et manquant résolument de fougue, alors que la poésie et les pensées qui l’animent sont tissées dans la passion et la révolte.
Ce sentiment de révolte affleure en revanche dans le moindre rictus chez Clélio, incarné par Kristeven Moutien, qui est peu présent dans le film mais nous donne des repères forts, symbolisant l’être marginal sans illusion et en quête d’évasion, le prisonnier aussi enchaîné à l’histoire de son pays grâce à une scène tournée dans l’ancienne prison de Port-Louis. Thierry Françoise et ses comédiens apportent de grands moments de vérité à l’action respirant la cité jusque dans le bout des ongles, dans la moindre intonation, faisant ainsi échos à la caméra d’Harrikrishna Anenden qui a su cadrer et donner un relief palpable aux scènes les plus ordinaires de vie quotidienne.
L’île Maurice vraie
D’emblée, malgré l’âpreté du sujet qui s’annonce, ces images nous mettent dans le secret de la cité Troumaron et aussi de la capitale que ce quartier côtoie, si bien que nous oublions le caractère fictionnel de l’oeuvre. Une grande partie des scènes se déroule en extérieur et pourtant, nous sommes tout de suite immergés dans un sentiment d’intimité. En alternance avec des plans larges savamment composés et offrant des lumières parfois très douces parfois très crues, la caméra amoureuse de Sharvan Anenden semble régulièrement vouloir faire corps avec les personnages, leur peau, leur pensée, s’en approchant jusqu’à en troubler la mise au point. Même si nous ne nous l’expliquons pas rationnellement, la pulsion de mort d’Ève, cet acharnement à se livrer à la destruction au péril de sa vie, devient compréhensible, rendant dissonant ceux qui l’aiment et voudraient la sortir de là d’un claquement de doigt bien illusoire.
Si parfois l’expression en français de certains dialogues entre Savita et Ève paraît artificielle et décalée sur le plan de l’accentuation par rapport au milieu d’une cité, si le chef du poste de police est d’une lourdeur bizarrement amusante vu les circonstances d’un meurtre, l’efficacité du scénario les estompe assez pour que l’on ne s’y arrête pas. Les enfants de Troumaron nous fait aussi embrasser le front de mer et la capitale au son d’une musique soufie, percevoir la vie d’une cité dans le regard vertigineux d’une jeune femme meurtrie et révoltée, sentir la pesanteur d’une cellule de prison et découvrir la vie d’entre les murs des immeubles d’un faubourg de Port-Louis, où par-delà les parties de domino très animées, les matchs de football improvisés, la jeunesse sans travail erre dans le désoeuvrement.