Les observateurs s’y attendaient depuis quelque temps déjà : c’est maintenant chose faite : Entre 2006/07 et 2012, c’est-à-dire entre l’avant-dernière et la dernière enquête de Statistics Mauritius, la répartition des revenus entre les ménages de la République de Maurice s’est détériorée. C’est ainsi que 20% des ménages  au plus bas de l’échelle ne se partagent que 5,4% des revenus disponibles (contre 6,1% précédemment), tandis que 20% des ménages au plus haut de l’échelle s’approprient 47,4% de ces revenus (contre 45,6% précédemment).
Constat d’inégalités de revenus de ménage
Deux autres mesures de ce constat d’inégalité accrue méritent notre attention :
On appelle revenu médian celui qui partage le nombre  des ménages en deux groupes d’égale grandeur : 50%  au-dessus et 50 % au-dessous de ce niveau. Pour mieux comprendre ce concept, on peut se référer à un terrain de football qui est séparé en deux parties égales par la ligne médiane. Le revenu médian en 2012 est estimé à Rs. 21 790, soit 74,2% de la moyenne mensuelle qui est égale à Rs. 29 360 pour tous les ménages. En 2006/07, le revenu médian était égal à 76,7% de la moyenne mensuelle de Rs. 19 080.  En termes de part des revenus, ce qui revient aux ménages se situant au-dessus de la ligne médiane a donc augmenté.
Le coefficient de Gini (du nom du statisticien italien Corrado Gini qui a inventé la formule en 1912) permet de mesurer les inégalités entre la part cumulée des ménages et la part cumulée des revenus. Selon les estimations de  Statistics Mauritius , le coefficient de Gini qui évolue sur une échelle de 0 à 1, c’est-à-dire de l’égalité parfaite à l’inégalité totale, est passé à 0,413 en 2012 contre  0,388 en 2006/07. En 2001/02, le coefficient de Gini était égal à 0,371.On peut ainsi observer que, depuis le début du siècle, les inégalités de revenus s’accentuent au sein de la République. Le signal d’alerte est ainsi donné : nous devons impérativement renverser cette tendance afin de ne pas nous retrouver en compagnie de pays à fortes inégalités de revenus de ménages, tels que la Chine (0,474 en 2012),  l’Afrique du Sud (0,631 en 2009), ou le Brésil (0,547 en 2009). Ces trois pays, dits et reconnus comme  émergents, font l’expérience de développement économique appréciable, tout comme le nôtre, toutes proportions gardées, bien entendu. Prenons donc garde d’éviter le piège des  inégalités sociales  accrues dans lequel ils se trouvent
Revenu disponible en hausse
En 2012, le revenu disponible des ménages a atteint Rs. 29 360 en moyenne par mois, soit une hausse, en termes bruts, de 53,9% en comparaison à 2006/07 lorsque le revenu  avait été égal à Rs. 19 080. Il convient toutefois d’exprimer cette augmentation en termes réels, c’est-à-dire après avoir éliminé les effets (a) de l’inflation et (b) du rétrécissement de la famille type de 3,7 personnes à 3,5 personnes. En termes réels, donc, le revenu disponible mensuel a augmenté de 22,3%,  selon les estimations de Statistics Mauritius.    
Il est fort intéressant de comparer la composition des revenus des ménages selon les deux dernières enquêtes (Voir le Tableau 1 ci-dessous).

Les gages et salaires, qui sont la principale source de revenus des ménages, s’accroissent de 69,2% en 2006/07 à 70,5% en 2012. En deuxième position, viennent les bénéfices des entrepreneurs qui baissent de 15,1% en 2006/07 à 14,2%  en 2012. Il s’agit de ceux qui travaillent à leur propre compte.
Les transferts sociaux
Le troisième item en importance est constitué de transferts, c’est-à-dire des aides fournies par l’État sous forme de pensions et de subventions diverses. Celles-ci passent de Rs. 2 630 à Rs. 4 210 en moyenne mensuelle, soit 60,1% de plus en cinq ans . Le pourcentage par rapport au revenu moyen est en hausse de 13,5% à 13,8 %. La comparaison de ces divers pourcentages laisse entrevoir une évolution des ménages vers plus de dépendance (hausse des transferts sociaux et des gages et salaires) et moins de succès entrepreneurial (bénéfices en baisse).
Taxes et prélèvements obligatoires
Par ailleurs, les taxes et prélèvements obligatoires sont en hausse, passant de 2,3% des revenus  hors transferts sociaux en 2006/2007 à  4,3 %  en 2012. On constate ainsi que malgré une hausse du poids fiscal ainsi que des transferts sociaux, les inégalités ont augmenté. Leçon à retenir au moment de considérer comment réduire les inégalités.
Pauvreté absolue et pauvreté relative
En conséquence des inégalités croissantes, le degré de pauvreté a augmenté en 2012 par rapport à 2006/07.  A Maurice, il n’y a pas de calcul officiel du niveau de la pauvreté absolue, c’est-à-dire la situation où l’humain ne peut plus subvenir à ses besoins minimum de base. On sait que la Banque Mondiale estime ce montant en moyenne mondiale à 1,25 dollars par jour, soit Rs. 1 125 par mois. Il ne s’agit là que d’un ordre de grandeur, lequel varie selon les pays. Ce montant n’est donc pas nécessairement applicable à Maurice. Notons que l’enquête de Statistics Mauritius reste silencieuse à ce sujet : elle révèle seulement que sur quelque359 600 familles en 2012, environ 7 900 disposaient de revenus inférieurs à Rs. 4 000 par mois. Nul ne sait où se situe le bas-fond.
Par ailleurs, Statistics Mauritius  a estimé le degré de pauvreté relative à Maurice en 2012. De quoi s’agit-il ? Le lecteur a déjà fait connaissance avec le revenu médian, celui-là même au-dessus et au-dessous  duquel  se situe le même nombre de ménages. La pauvreté relative se positionne à mi-chemin entre le bas-fond et le revenu médian. C’est ainsi que la  pauvreté relative concerne ceux des ménages dont le revenu mensuel était égal ou inférieur à Rs. 5.660 en 2012 (en 2006/2007 : Rs. 3 821).
Statistics Mauritius   estime que 33 800 familles (9,4 % du nombre total des familles) étaient à ce niveau de pauvreté relative en 2012, soit 126 200 personnes. Les chiffres comparatifs pour 2006/07 étaient 26 400 familles (7,9%du total), soit 104.200 personnes.
Une tâche d’huile qui se répand
Le constat n’est pas réjouissant. Ainsi sommes-nous maintenant en face de statistiques officielles qui révèlent que quasiment dix pour cent de la population, soit 126.200 personnes, vivent dans la précarité. C’est une tâche d’huile sur le développement socio-économique de la République – et c’est une tâche d’huile qui se répand davantage d’une enquête à l’autre. Il est impérieux d’inverser la tendance afin d’enlever cette tâche dans les meilleurs délais. C’est la gageure que nous devons tous ensemble relever.
Comment s’y prendre ?
La tentation est grande de chercher à réduire les inégalités en ayant recours aux deux mesures classiques suivantes, séparément ou conjointement. :
Accroître la fiscalité, c’est-à-dire prendre aux nantis pour donner davantage aux pauvres.
Augmenter les budgets d’aide sociale afin de secourir les miséreux et les pauvres.
Ce sont des voies tout à fait louables à première vue. Voyons-les de plus près.     
Les revenus fiscaux

Le Tableau 2 résume les revenus fiscaux estimés en 2013. Le montant total est égal à 71,1 milliards de roupies, soit 21,9% du produit Intérieur Brut. En clair, cela signifie que, pour financer son budget de 2013, le gouvernement prélève un peu plus d’un cinquième de la richesse créée dans le pays durant cette année.. Les montants correspondants en 2011 ont été de 20,8% et en 2012 de 21,7%. Les prélèvements fiscaux suivent donc une courbe ascendante.
Par ailleurs, on constate, à la lecture de tableau,  comment la majorité des taxes perçues, notamment la TVA et les droits d’accise, est de nature indirecte, frappant donc les contribuables sans considération de leur pouvoir d’achat respectif. Une hausse de ces taxes accroîtrait les inégalités.
Le recours à l’impôt sur les revenus se profile alors à l’horizon. Taxer davantage les contribuables selon l’ampleur de leurs revenus respectifs, serait-ce la solution à envisager ?
La politique fiscale de la République doit être cohérente, sûre et durable :
— cohérente,  dans la mesure où le renom de Maurice est dû à sa fiscalité légère que rehausse une réglementation approuvée par l’OCDE et d’autres institutions similaires. C’est grâce à ces caractéristiques que se développent ces nouveaux secteurs d’activité que sont les services d’externalisation financière, l’immobilier et les technologies d’information et de communications.
— sûre et durable, car c’est depuis 2006 qu’une intelligente réforme fiscale a été mise en place .Ce serait un faux coup de barre de la renier après un si court laps de temps. Il en résulterait une perte de confiance de la part des entrepreneurs et des investisseurs. Il faut se garder de tuer la poule aux oeufs d’or.
Faudrait-il donc augmenter les dotations budgétaires pour augmenter les aides sociales ?

Les dépenses budgétaires sont estimées à 104,0 milliards en 2013. La plus grosse part revient à la fonction publique, soit 48,6 milliards en 2013. Une partie de cette somme, soit 23,7 milliards sert à rémunérer 57.468 fonctionnaires ; il faut ensuite ajouter 5,4 milliards pour le paiement des pensions de retraite. De plus, il y a des frais opérationnels de 19,5 milliards avec notamment les achats de marchandises et de services (7,7 milliards) et des dotations aux collectivités locales et à Rodrigues (5 milliards), sans compter les subventions à de nombreuses institutions, dont les paraétatiques comptant quelque 26 000 employés. Les trois autres grands groupes de dépenses budgétaires sont les projets de développement économique (21,4 milliards), le service de la dette publique (11,1 milliards) et les aides et subventions de nature sociales (21,3 milliards).
Fonction de redistribution  de l’État
C’est ainsi que l’on constate que la fonction de l’État en matière de redistribution est de l’ordre de 20,5% de ses dépenses totales, alors qu’il doit affecter 46,7% au coût des opérations de la machine gouvernementale. Certains pourraient contester la répartition des dépenses, comme elle a été établie au Tableau 3. On pourrait effectivement avancer l’argument que des ministères responsables de mener à bien la politique sociale du gouvernement (éducation, santé, sécurité sociale, logement…) émargent au budget à la hauteur de 35,7 milliards en 2012, soit 34,6% du budget total. C’est toutefois un montant brut : il faut établir la distinction entre les dépenses encourues pour la prestation des divers services aux citoyens et celles affectées à la rémunération des agents et aux frais d’opération. Telle est la démarche qui sous-tend la répartition établie au Tableau 3 et travaillée à partir de la catégorisation des dépenses à l’annexe B, tableau B2 des Budget Estimates 2013.
Il serait souhaitable qu’une étude en profondeur soit faite afin d’établir le bien-fondé des coûts d’opération car deux questions se posent :
— L’efficience et la productivité trouvent-elles leur compte au sein du service public ?
— Chaque roupie est-elle dépensée à bon escient ?
Ces deux questions sont également applicables aux aides sociales et aux contributions qu’accordent l’État et qui, comme indiqué au Tableau 3, se chiffrent à 21,3 milliards en 2013, soit 20,5% du budget total des dépenses budgétaires.
Les pensions non-contributives
Les pensions non-contributives sont la composante la plus importante de cette somme de 21,3 milliards. Le coût total de ces pensions est estimé à 10,9 milliards en 2013, dont 7,9 milliards pour la pension des personnes âgées, effectuée sur une base universelle, hors de toute référence à leurs revenus. La deuxième composante en ordre d’importance quantitative est l’éducation, s’étendant du pré-primaire à l’enseignement supérieur, soit Rs. 6,3 milliards. Le solde de quelque 4,3 milliards se partage entre de nombreuses aides, dont celles que voici:
En regard des inégalités croissantes révélées par la récente enquête de Statistics Mauritius sur les revenus des ménages mauriciens, il y a lieu de revoir comment rendre plus efficaces, plus performantes  et mieux ciblées les aides et subventions qu’accorde l’État. Une étude en profondeur s’impose, plutôt qu’un recours en catastrophe à un accroissement immédiat et sans cohérence des aides et subventions.
Rappel
Suite aux considérations, dans une première partie, des inégalités de revenus à Maurice, la situation budgétaire du Trésor a été étudiée pour voir s’il y a des possibilités d’améliorer la fonction de redistribution de l’État par la mise en place d’une fiscalité plus lourde et une hausse des dépenses. Il a été constaté que toute action budgétaire doit être précédée d’une étude en profondeur sur (1) l’efficacité des dépenses encourues au titre des innombrables postes budgétaires et (2) les vrais besoins à secourir et leur étendue. Telle est la conclusion de la deuxième partie.
Comment extirper les causes de la pauvreté
En dernier lieu, il s’agit de s’interroger en toute franchise et en toute lucidité sur la gageure que notre pays se doit de relever pour combler les inégalités.
Tenter de réduire ou d’éliminer les inégalités, c’est bien, mais c’est encore mieux de chercher à en extirper les causes. Autrement dit, il faut commencer par identifier ce qui conduit à la pauvreté pour pouvoir identifier des solutions durables menant à la  réduction des écarts de niveau de vie entre les victimes de la pauvreté et le reste de la population. Une liste des causes de pauvreté dans la société mauricienne contemporaine est proposée ci-dessous :
— L’échec scolaire
— Le chômage des femmes et des jeunes.
— Les relations sexuelles précoces, menant notamment au sida.
— Les foyers brisés, menant à la violence domestique et à l’absence d’encadrement des adolescents.
— Le surendettement.
— Les excès au jeu.
— Les écarts de conduite menant à la prison et les difficultés de la réhabilitation des prisonniers.
— L’esseulement des personnes âgées.
Cette liste n’est pas exhaustive, elle peut être allongée. Il faut toutefois préciser que si certains naissent pauvres et y restent plongés durant toute leur vie, nombreux sont ceux qui deviennent pauvres par suite de leur comportement.
Comment relever  la gageure ?
Devant les fléaux énumérés ci-dessus, il y a un urgent besoin de revoir l’exercice des responsabilités des uns et des autres et de réévaluer les comportements. L’État est autant concerné que les syndicats, les institutions que les religions, les familles que chaque citoyen.
1. A tout seigneur, tout honneur. Commençons par ce à quoi l’État devrait s’atteler : une gestion rigoureuse et efficace des ressources limitées de ce pays, accompagnée d’une constante recherche de nouveaux créneaux d’activités. Il est impérieux de redonner confiance aux entrepreneurs à  travers la transparence et un traitement égal pour tous. Au plan social, l’objectif doit être de sortir de leur état de sous-développement les localités identifiées depuis plus de vingt ans dans les statistiques officielles (Economic and Social Indicators, no 393), notamment dans les zones périurbaines de Port-Louis et de Rose-Hill, dans les zones rurales de l’Ouest de l’Est de Maurice et à Rodrigues. L’État doit privilégier des investissements dans les secteurs de l’éducation, de la formation, de la santé et de l’infrastructure routière. De plus, il doit faciliter l’utilisation des fonds du CSR (Corporate Social Responsibility) par les ONG (Organisations nongouvernementales) car elles sont parfois découragées par les lenteurs de l’administration.
2. Aux ministères concernés et aux comités des collectivités locales revient la responsabilité d’encadrer les Mauriciens par des loisirs sains, compétitifs et enrichissants — sport, arts, culture — afin de contrecarrer les méfaits de l’alcool et des drogues.
3. Du côté des entreprises, le sursaut devrait venir d’un réel souci de promouvoir la création de la valeur ajoutée grâce à l’innovation créatrice, la prise de risques calculés et le travail bien fait. Que cessent le lobbying et la corruption visant à faire de bonnes affaires au détriment du bien commun.
4. Du côté des syndicats, il y a lieu de reconnaître que le droit à un salaire juste et raisonnable s’accompagne du devoir de fournir un travail assidu et de qualité. L’accent doit être mis sur la fonction éducative et formatrice des syndicats.
5. Du côté des institutions nationales et religieuses et des ONG, la bonne gouvernance et le service de la communauté devraient être les objectifs. Servir les autres, et non se servir soi-même en se cachant derrière des apparences trompeuses: telle est la discipline à observer et à faire valoir.
6. Du côté du citoyen mauricien, c’est à chacun — adultes et adolescents, jeunes et vieux — de remettre en question son comportement en famille et en société. Il est impérieux que la famille  — berceau et pilier de la société — soit réévaluée et consolidée.
Il est de bon ton de taxer de « conservateur » ceux qui prônent un retour aux valeurs familiales de fidélité, de dialogue, de pardon et de générosité. Il est temps de se rendre compte que la mise en veilleuse de ces valeurs élimine les repères et les garde-fous, menant ainsi à une mentalité du « tout, tout de suite » avec son cortège de violence, de corruption, d’égoïsme forcené.
Vivement donc une refondation de la société mauricienne, afin que la République puisse se développer de manière équilibrée et que le progrès économique soit au bénéfice de tous les citoyens sans distinction aucune.