Mais quels rapports dira-t-on ?
Surtout quand les résultats des Municipales de dimanche dernier donnent « un signal clair et net », dixit le Premier ministre et montrent une foi renouvelée dans le gouvernement.
Or, on le pressentait, on le voyait venir et cette réalité est là, éclatante : plus de deux tiers des votants aux Municipales ont préféré l’abstention. Qu’est-ce à dire ?
Indépendamment des profils des abstentionnistes (âge, sexe, communauté, catégorie socioprofessionnelle…) auxquels personne ne s’est vraiment intéressé depuis de longues années, il existe certes une constante au fil du temps : un désintérêt par rapport aux élections locales. On rajoutera toujours le facteur temps et ça vaut pour dimanche dernier. Mais qu’il pleuve, qu’il vente ou fasse beau, les citoyens ont toujours de bonnes raisons de préférer leurs activités privées à celle, « qui ne sert à rien » et qui « ne change rien » à la vie quotidienne locale puisque de toutes les façons, les carottes sont cuites et que l’autonomie des villes et villages n’est pas vraiment une réalité.
Si cette constante est à garder en mémoire, le contexte actuel est particulier et nous ne pouvons prendre le risque de ne pas le relever, à tort ou à raison.
On dira que nous sommes en démocratie et que nous ne faisons pas exception à ce qui passe ailleurs. Un virus qui se propage dans les démocraties. L’honnêteté intellectuelle le reconnaît. Est-ce une anomalie de la vie sociale ? Un début de pathologie collective liée à notre entrée trop rapide sans discernement dans le modernisme ? Une désintégration du lien social du fait d’intérêts divergents, d’impossibilité de concilier des appartenances conflictuelles, de celles ancestrales et viscérales et celles, humanistes et universelles ? Une dépression passagère et un refus de choisir quand toute velléité de réflexion se heurte à l’irrationnel et au passionnel ? Il y a de tout cela. Mais il y a surtout le fait des élections nationales de décembre 2014 et ses effets foudroyants dont on ne mesure que très peu les conséquences institutionnelles, économiques et politiques.
Ces élections-là comme celles qui viennent de se tenir resteront dans les annales sociopolitiques de l’île. Elles ouvrent une ère imprévisible, semée d’incertitudes, de feuilletons inédits dans l’histoire d’un petit pays aux chroniques politiques immuables avec des acteurs interchangeables à intrigues de western, effets deus ex machina, starlettes trophées et richesses du roi Midas. Nous sommes petits enfants et nous assistons ahuris à ces scènes live. Les sons et lumières qui accompagnent ces séquences depuis six mois ont été vus au départ comme des « réclames » du cinéma du bon vieux temps ; ensuite, petits enfants que nous ne sommes plus, nous avons regardé et regardons, avec un certain recul.
« Gaspillaz ! », « ki pou voté zordi ? » C’est ça, le grand hic.
120-0 : Ce n’est pas une victoire de la démocratie. Ce n’est pas un nouvel « imprimatur » consenti à un programme politique auquel on a adhéré. Le lire ainsi serait une erreur monumentale. A sa manière, le peuple en s’abstenant, peut dire non pas « qu’on s’en fout » mais autre chose.
Faute de mieux, cette abstention veut vouloir dire « Attention » ; nous croyons avoir viré mais nous, nous sommes toujours dans l’attente d’une gestion des affaires de la cité qui redonnent honneur et dignité aux institutions ; nous attendons des gages que l’intégrité dans le discours se traduise dans les actes et que la méritocratie ne se conjugue pas aux intérêts très réduits d’individus sans mémoire de leurs dires. Nous voulons que les affaires soient prises en mains de manière crédible et que la crise de représentation qui nous secoue depuis quelque temps cesse. Nous voulons refaire confiance à nos dirigeants, malgré leurs faiblesses, leurs dénis et illusions sur leurs capacités à répondre à nos aspirations. Nous voulons une opposition crédible, réinvitée, renaissant de ses cendres.
Nous, peuple ayant ou pas viré, sommes malgré tout orphelins d’une réelle opposition, d’alternatives dignes de foi. Nous grandissons vite en six mois et nous constatons que le pouvoir aveugle ; qu’il corrompt et que les décideurs, tout grands qu’ils se considèrent ont le syndrome de la toute-puissance infantile des premières années du petit de l’homme. Qu’ils ne savent pas faire le deuil de cette toute-puissance-là, avec un égocentrisme total, l’intolérance à la frustration, la rancoeur mal digérée, le rêve de l’immortalité et d’un monde dont on avait cru être le centre. Oui, nous petit peuple, nous voyons que le pouvoir – quel qu’il soit – n’apprend pas ce travail d’humanisation qui ne se fait pas facilement et sans peine. Que le travail politique est de se coltiner la réalité de la cité et ses contraintes inhérentes, avec la réelle volonté de les transformer. Qu’on ne revendique pas sans cesse des comptes à régler, des objets de satisfaction à prendre par la force ou la manipulation. Dans le désarroi, nous ne pouvons rien pour le moment mais nous comptons avec le temps ; nous souhaitons des contre-pouvoirs qui servent de garde-fous à cette toute-puissance infantile qui gangrène les mieux intentionnés.
Au-delà des raisons qui expliquent les constantes quant aux taux d’abstention, c’est ce grand décalage actuel entre l’incapacité de grandir des dirigeants de nos partis et le commun des citoyens de ce pays qui se traduit soit par un désintérêt total pour la vie publique, soit par un choix politique actif consistant à ne pas se prononcer afin de montrer son désaccord. L’abstention traduirait ici une crise de la représentation et pourrait poser à terme la question de la légitimité du pouvoir politique élu avec une faible participation.