Né le 12 mars 1968, le Ramgoolamisme est mort le 10 décembre 2014.
Le rejet massif du Parti Travailliste en général, et de Navin Ramgoolam en particulier, par la population est un symptôme qui dépasse celui d’un simple ras-le-bol.
Les électeurs ont bien évidemment puni Monsieur Ramgoolam pour sa gestion inadéquate du pays, pour son totalitarisme de plus en plus décomplexé, ainsi que pour ses alliances douteuses. Mais nous venons également d’assister à un événement dans la vie politique de notre pays. Et comme tout événement, il ne s’explique pas seulement par le rejet d’un homme et d’une façon de faire, aussi imparfaits puissent-t-ils être. Le propre de l’événement est qu’il implique des forces historiques en mouvement…  il mobilise tout un sous-bassement, un invisible de la société. Ainsi, cette élection fut également le rejet d’une certaine idée de ce qu’était l’Ile Maurice à un moment, mais que nous ne sommes plus depuis un certain temps déjà. Tout à coup est devenu visible ce que beaucoup de nos compatriotes savaient déjà au plus profond d’eux-mêmes : les rapports de pouvoir, ainsi que l’agencement du social, de l’économie, du  travail et des cultures ont subi une métamorphose profonde depuis un peu plus d’une décennie, alors que les institutions de l’État et les pratiques politiques sont restés les mêmes. Pour dire les choses autrement, la société a changé alors que les structures de la gouvernementalité n’ont cessé de s’enfoncer dans leur marasme historique.
La politique mauricienne depuis l’indépendance s’est toujours basée sur une certaine idée de ce qu’étaient les forces productives et les rapports sociaux de production. Tous les clichés possibles et imaginables de l’idéologie socialiste ont été déployés afin de justifier la politique socio-économique des gouvernements qui se sont succédés. Ceci n’est pas une critique. Ces politiques et cette base idéologique étaient historiquement nécessaires pour la simple raison que les rapports de pouvoir de l’immédiat post-indépendantiste étaient déterminés par le colonialisme, qui trouvait son expression économique dans la production de la canne à sucre.
Ainsi, l’histoire coloniale de l’Ile Maurice fut celle de la canne à sucre, et  en tant que tel, cette dernière a été la cause de la multiplicité des diasporas qui forment aujourd’hui le multiculturalisme mauricien. Elle a été également à l’origine de l’organisation du travail, et la division hiérarchique et verticale de notre société. Ainsi l’ordre colonial n’a cessé de se perpétuer et le défi des gouvernements qui se sont succédés depuis 1968 va être de faire de l’État, et notamment de l’État providence, le tremplin de la mobilité socio-économique, ainsi que le moyen de produire de la justice sociale et de tempérer l’ordre colonial. Ces objectifs furent atteints par trois principes directeurs : une redistribution relative des revenus, une allocation sous forme de production de biens collectifs, et une régulation des processus économiques menant vers la croissance et l’emploi.
Ces trois principes directeurs sont ce que nous appelons le Ramgoolamisme. Ainsi, il nous semble évident que ce dit Ramgoolamisme découlait des nécessités historiques, et qu’il correspondait à une situation donnée, ainsi qu’à un ensemble de problèmes très précis.
Le problème est que le monde a changé, et les enjeux si importants d’hier ne sont plus que les archaïsmes poussiéreux d’aujourd’hui. Le Ramgoolamisme, avec son État surpuissant, son modèle de représentation ethnique, son corps social extrêmement codifié, sa discipline et ses milieux d’enfermement se retrouvent en inadéquation totale avec les aspirations de la société mauricienne moderne.
L’accélération du capitalisme mondialisé dans lequel nous nous trouvons depuis maintenant à peu près 10 ans commence petit à petit à livrer ses vérités, ses enjeux, et les problèmes qui sont les siennes. L’Ile Maurice n’a pas échappé à ces grandes métamorphoses. De ce point de vue, la tombé des quotas sucriers est un événement encore plus profond que l’indépendance de notre pays. Plus profond car il a aussi représenté l’effondrement de l’ordre colonial. Plus profond car il a appelé à un changement de paradigme politico-économique. L’industrie sucrière ne pouvant plus être au fondement de l’organisation socio-économique de la société, cette dernière a dû se réinventer petit à petit, au fur et à mesure que l’économie nationale passait d’une économie sucrière à une économie de services.
Ceci ne veut pas dire que le capital historique n’est plus puissant, ou encore que la nécessité pour la justice sociale est obsolète, loin de là. Cela veut dire que le capital historique, ainsi que le capital émergeant, ne bénéficient plus de la protection de l’État et des puissances occidentales, et qu’ils sont maintenant en concurrence directe avec le gros capital mondial sur un marché global libre. En conséquence, la notion même de justice sociale a changé de sens. Les enjeux ne sont plus les mêmes, la société n’est plus la même, la social-démocratie mauricienne doit donc également se réinventer. Un indicateur clair de cela est la crise de plus en plus profonde dans laquelle glisse de plus en plus les institutions de la providence mauricienne : crise de l’éducation, crise de la santé, crise des infrastructures publiques, crise énergétique, ou encore crise des compétences au sommet de l’État.
Ainsi, les défis pour le nouveau gouvernement sont immenses, mais pas insurmontables. Il doit, s’il veut réussir son pari de renouveau, prendre pleinement la mesure des espoirs et des expectatives qui leur ont été confiés, ainsi que la sanction que représente ce vote envers les archaïsmes du passé. Il doit saisir l’événement dans sa vraie dimension, celle du surgissement de la jeunesse mauricienne qui veut prendre son destin en main et de la volonté généralisée d’une conversion de la société mauricienne dans la modernité qu’elle souhaite s’inventer.