On ne sait pas si c’est pour capter l’attention de ceux qui osent s’aventurer devant leur poste de télévision pour s’infliger le supplice de subir les débats parlementaires en direct ou si c’est pour étoffer le contenu de la tranche du journal télévisé réservé exclusivement au Premier ministre ou encore si c’est pour entendre certains de ses collègues de la majorité taper sur le pupitre de l’hémicycle, mais il est un peu difficile de comprendre le souci que met Pravind Jugnauth à utiliser le Statement Time pour nous annoncer ce que l’on sait déjà.

Il y a quinze jours, il nous gratifiait d’une déclaration sur le classement de Mo Ibrahim qui place Maurice en première position en Afrique, alors que le sujet avait été largement ventilé dans la presse écrite et les supports numériques. Vendredi, au Statement Time, nouvelle déclaration pour se féliciter, cette fois, de la 20e place qu’occupe le pays au classement Ease of Doing Business de la Banque mondiale.

A moins que ce soit une réponse ou une parade de ces conseillers que les dernières analyses et prévisions de la Mauritius Commercial Bank ont, apparemment, considérablement contrarié, voire courroucé, parce que, dans ce pays, il est devenu de plus en plus difficile d’avoir une opinion contraire aux grands penseurs qui entourent le leader du MSM et d’analyser de manière indépendante sans que cela ne soit pris comme une critique personnelle. C’est inquiétant. Comme le sont les dernières dispositions régissant l’utilisation des réseaux sociaux.

Maintenant que le Premier ministre a décidé d’inaugurer une nouvelle pratique parlementaire, on ne peut qu’espérer que lorsque d’autres classements tomberont, il en fera de même. Comme lorsque le pays chute aux classements de Transparency International, comme ce fut le cas en février dernier, lorsque Maurice a chuté de la 50e place à la 54e pour se retrouver 6e en Afrique derrière le Botswana, les Seychelles, le Cap-Vert, le Rwanda et la Namibie.

Ou, bien plus, lorsque le pays se retrouve à la même 56e place du classement de Reporters sans Frontière qui mesure la liberté de la presse et qui, dans son dernier rapport d’avril 2018, constatait un climat dégradé au chapitre de la liberté d’expression. Nous devançaient, le Ghana (23e place), la Namibie (26e), l’Afrique du Sud (28e), le Cap-Vert (29e), le Burkina Faso (41e) et même ces pays que certains regardent avec une certaine condescendance teintée de mépris comme les Comores (49e) et Madagascar (54e).

Et, pourtant, ce ne sont pas les vrais sujets qui manquent et qui auraient justifié une prise de parole solennelle et grave du Premier ministre. On peut citer nombre de ces problèmes qui sont une source de préoccupation pour les Mauriciens. L’ordre et la sécurité avec une recrudescence de la violence sous diverses formes, le phénomène nouveau du saccage des maisons dès lors qu’il y a un petit compte à régler, une vengeance à assouvir, et la drogue, ce dossier auquel Pravind Jugnauth se dit très attaché.

Or, ce n’est pas au Parlement que le chef du gouvernement traite de ces problématiques majeures, mais c’est lors de ses sorties et devant les organisations socioculturelles et autres plates-formes religieuses, même si cela rompt avec une promesse de campagne de ne pas profiter du micro tendu pour faire des meetings politiques.

Pas plus tard que vendredi, alors que, plus tôt dans l’hémicycle, il avait tout le loisir de faire le point sur la dernière saisie de drogue, c’est à Montagne-Blanche qu’il s’est répandu sur le sujet pour critiquer Paul Bérenger qui avait, le samedi précédent, déploré que la saisie de drogue au large ait eu tout l’air d’une mise en scène. Et que le vrai sujet, soit la saisie de 110 kilos d’héroïne au large de Coin-de-Mire pour une valeur marchande de Rs 1, 5 milliards n’est pas seulement l’interpellation d’un skipper, d’un pêcheur et d’un poissonnier — pas des profils de nantis capables de lever des fonds astronomiques — mais l’absence de tout indice ou d’enquête sur ceux qui ont financé la transaction qui pèse plusieurs millions de roupies. Parce que, là plus qu’ailleurs, l’argent est le nerf de la guerre.

Une interrogation légitime qui a aussi été au coeur d’un post Facebook du père Jean-Claude Véder et qui lui a valu, à lui aussi, « homme qui prêche la bonne parole » d’être critiqué pour des commentaires. Oui, il faut savoir qui lève ces millions pour importer de la drogue. C’est là que le combat doit se situer en priorité. A la source. Sinon les saisies, aussi spectaculaires qu’elles peuvent paraître, et probablement impressionner les plus naïfs, ne font que contourner le problème. Si ce n’est de noyer le poisson au large de Coin-de-Mire.

Lors de la grosse saisie de mars de l’année dernière, la même question s’était posée sans qu’il y ait eu de réponse jusqu’ici. Qui a financé l’importation des 135 kilos de Navind Kistnah de mars 2017 ? Rien, depuis, pour remonter à la source du financement. Et lorsqu’on sait que les 135 kilos se sont rétrécis et qu’il ne reste plus que 118 kilos et que cela a même poussé à l’institution d’un Fact Finding Committee, il y a de quoi s’interroger et s’indigner.

C’est là que le Premier ministre aurait pu faire oeuvre utile, et dire à la nation ce qui est fait pour bloquer les vrais barons, ceux qui sont capables de mobiliser des millions de roupies pour faire venir la drogue sur notre sol et inonder un marché qui leur rapporte au centuple.

Personne n’a d’ailleurs compris pourquoi il n’a pas réagi lorsque l’épouse de Kusraj Lutchigadoo a revendiqué être celle qui a informé le Premier ministre que le Forensic Science Laboratory avait établi que l’arsenal saisi au garage de son mari n’était pas de la drogue synthétique. Allez, vite une petite déclaration au Parlement pour clarifier et pour rassurer !