Madame Mireille Martin
Ministre de l’Egalité du Genre, du Développement de l’Enfant
et du Bien-être de la Famille.
 
Madame la Ministre,
j’ai reçu le 7 février un courrier postal datant du 3 février, portant un fac-similé de votre signature, m’invitant à participer à une « expovente » sur le thème : Femmes, Inspiratrices du Changement, qui doit se tenir à partir du 10 mars au Caudan. Je vous réponds clairement par la négative et dans le même temps vous expose les raisons qui motivent cette décision, même si l’exercice auquel je consens me répugne, mais il faut parfois se résigner par nécessité pédagogique.
1.            Vous m’invitez à « produire et à exposer des travaux d’art » me « donnant l’occasion de : a. favoriser la créativité » et « b. commercialiser et vendre ». Je n’ai attendu ni vous, ni votre ministère, ni d’autres institutions pour créer et exposer. De plus je ne suis ni commerçant, ni une usine, certes mon travail se vend, mais ce n’est pas ma préoccupation première, je n’ai jamais été dans une démarche de marchandisation de la culture.
2.            Vous me demandez de « signifier mon intérêt » et vous ajoutez que « les modalités de soumission vous seront communiquées ultérieurement ». Vous ne pouvez pas me demander de m’engager sans savoir à quoi.
3.            Vous fixez le 12 février comme limite en ignorant totalement, à l’évidence, en quoi consiste la création artistique. Vous ne pensez tout de même pas que, toutes affaires cessantes, je vais me précipiter à « produire » des oeuvres pour satisfaire votre calendrier.
4.            Vous écrivez « en attaché les spécifications de présentations » et l’annexe dit « d’une dimension A2 ou plus ». Vous appelez ça spécifications ? Ce n’est même pas une indication. Vous ne savez rien de mon travail, de mes formats, de mes installations, de mes matériaux, pour ne citer que quelques remarques techniques.
5.            Et vous concluez avec assurance, sans douter, que vous comptez sur mon soutien. Non, Madame la Ministre, vous ne l’avez pas.
 
J’ai parlé, le lundi 10 février, au téléphone à une fonctionnaire pour tenter d’obtenir des informations précises. Elle dit que c’est le Caudan qui sera responsable de l’accrochage et des modalités techniques de l’expo, qu’ « elle n’y connaît rien », qu’une réunion aura lieu quand la liste des artistes qui auront « signifié leur intérêts » sera finalisée, que le transport des oeuvres sera à la charge des artistes. Ce sont des points d’achoppement. Ma réponse est abrupte, il est impossible de le dire autrement, ni  vous, ni les cadres de votre ministère n’avez les compétences pour organiser une exposition. Vous commencez par la fin. Vous auriez dû d’abord interroger les artistes pour trouver les compétences avant de vous lancer dans cette aventure.
J’aurais pu considérer tout cela comme vexatoire, mais ça fait bien longtemps que je me suis élevé au-dessus de toute la gangue qui englue notre pauvre pays. Mais il faut insister sur le fait que cela témoigne du manque total de respect que l’Etat porte aux artistes et votre lettre n’est que le reflet de cet aveu inconscient. Vous ne vous adressez pas à moi personnellement, je ne suis pour vous qu’un nom sur une liste. Je suis le destinataire d’une lettre circulaire. Cette lettre ne porte aucune référence administrative, ce qui veut dire envoi massif sans identification personnelle. C’est insultant, méprisant et méprisable. Vous me sollicitez (comme vous sollicitez d’autres artistes) parce que je suis un faire valoir, j’ai une audience nationale, une oeuvre, un parcours national et international qui peut vous servir. Vous ne donnez rien, vous voulez tout.
 J’ai beaucoup été utilisé par des administrations publiques et des ONG pour des causes dans lesquelles je crois et pour lesquelles je me suis engagé depuis des décennies. J’ai milité pour l’émancipation de la femme, pour l’égalité en droits et pour l’avortement. Je n’ai pas besoin de m’acoquiner à un ministère pour faire valoir mes idées. Je n’ai jamais beaucoup cru, et plus du tout maintenant, dans ces « événements clés » ponctuels qui ne servent à rien et qui au final ne se résument qu’à permettre à un(e) ministre à la fin de son mandat d’étaler la liste des supposées réalisations dont il (ou elle) serait le génial initiateur (-trice), sans jamais citer les artistes utilisés comme larbins.
La dernière, et non la moindre, des raisons de ce refus. Je suis cohérent avec mon discours et mes pratiques en tant qu’artiste, citoyen engagé, homme libre et debout. Je ne peux d’un côté vitupérer le gouvernement auquel vous appartenez, fustiger l’Alliance PTr/PMSD/Transfuges et de l’autre collaborer. Vous vous êtes trompée en m’invitant. N’y voyez rien de personnel. Je suis un homme de convictions et la négation de soi et de ses idées ne font pas partie de ma philosophie de la vie. Je suis depuis toujours réfractaire au Parti travailliste et au PMSD, à leur culture, à leurs traditions et à tout ce qu’ils représentent.
En conclusion, je vous livre une réflexion sur notre misérable pays. Il est aujourd’hui au degré zéro de l’éthique. Tout est permis, possible, accepté. Etre un jour adversaires, puis amis et de nouveau adversaires. Les poubelles sont pleines de convictions reniées, abjurées, jetées, oubliées. Seul l’intérêt personnel, l’argent, le pouvoir sont pertinents. Chacun est devenu le prédateur de l’autre et dans cette jungle, victimes et bourreaux se repaissent à la même table.
Ma position est un cas d’espèce et en cela ces quelques mots méritent que je rende cette lettre publique. Malgré ma colère non dissimulée, je ne souhaite ni polémiquer, ni débattre et je n’attends aucune réponse de vous.
Recevez, Madame la Ministre, mes salutations,
 
Cascadelle, ce 18 février 2014