KARIM JAUFEERALLY

Nous n’avons pas la prétention de parler au nom de la population mauricienne, mais nous pouvons, par contre nous exprimer en tant que citoyen mauricien. Nous ne voulons pas du tourisme comme priorité nationale car cela fait des décennies que cette industrie en est une pour les gouvernements successifs et le secteur privé. Et le résultat est navrant! Au vu du constat, il ne nous faut certainement pas une telle priorité ; tout au contraire, nous pensons que l’industrie du tourisme ainsi que nos chers décideurs doivent être remis à leurs places respectives car ils ont outrepassé leurs prérogatives.

En tout premier lieu, il est clair que le tourisme a contribué grandement à l’essor économique et social du pays depuis plus de 50 ans. Il s’agit là d’une évidence. Nul besoin d’y retourner. Par contre, cet essor a eu des coûts environnementaux et sociaux qui furent longtemps ignorés, voire ouvertement méprisés, par l’industrie elle-même.

Ainsi, nous fûmes effarés d’entendre un grand connaisseur de l’industrie ouvertement fanfaronner, lors d’un workshop international en 2002, et nous le citons : « Tourism cannot degrade the environment ». Nous exprimâmes notre désaccord à ce sujet. Nous eûmes l’honneur d’être traités de « lariaz » quand cette sommité quitta les lieux. L’incident est révélateur. Pendant trop longtemps l’industrie, les politiciens et les hauts fonctionnaires ont négligé l’impact environnemental du tourisme, des hôtels et des activités nautiques touristiques. Derrière de bien curieuses études d’impacts environnementaux (EIA) – et nous avons eu le loisir d’en lire –, le secteur privé et le gouvernement ont voulu croire que cette industrie n’avait rien à se reprocher.

À chaque fois que l’industrie touristique s’affolait, enfin, de la dégradation environnementale elle blâmait trop souvent le laxisme des autorités, l’insouciance du public, tout sauf ses propres activités. Pourtant l’épique bataille d’Ecosud (1997-2001) et ses alliés contre le projet de l’Île aux Deux Cocos rappelaient à tous que la construction et l’opération d’hôtels avaient bel et bien des impacts environnementaux.Rappelons-nous aussi qu’à la même époque un groupe hôtelier voulait construire à La Prairie et qu’une proposition s’orientait vers le dragage du lagon… (2001) ! Heureusement ce groupe eut initiative de laisser tomber le projet.

Rappelons aussi qu’une des raisons de l’érosion côtière est bien le fait d’hôtels et de bungalows construits trop près du « high water mark ». N’oublions pas les activités nautiques sans cesse, une des causes de dégradation dans le lagon. Ajoutons l’impact diffus sur les lagons des eaux usagées ou des eaux des stations d’épuration en mal de fonctionnement. Notons, au passage, l’état désertique du parc marin de Balaclava que nous avons pu constater de visu en bateau en compagnie des touristes auxquels on avait vanté la richesse de ce parc. Nous nous rappelons très bien avant la construction d’hôtels dans les années 90, le foisonnement de vie aquatique là-bas. Par contre, les coraux de Bel-Ombre sont toujours là, mais pour combien de temps ? Notons qu’à Bel-Ombre (2002-2005) nous avons eu droit à un EIA qui proclamait qu’on pouvait extirper de gros rochers de la plage pour ensuite voir les mêmes hôteliers se précipiter pour trouver des moyens de réduire l’érosion de leurs plages que ces mêmes rochers protégeaient.

Le constat se clarifie : l’industrie touristique ainsi que l’hôtellerie ont des impacts négatifs majeurs sur la qualité environnementale de ce pays. Hélas, l’industrie, dans son ensemble, ne semble pas prête d’accepter sa part de responsabilité, préférant se présenter comme victime et de blâmer les chiens errants, les carcasses de voitures et autres mauvaises herbes. Le manque de vision de l’industrie et du gouvernement est évident quand on considère que depuis des années ceux-ci essaient désespérément de construire un hôtel sur l’Île aux Bénitiers avec une élévation maximale d’un mètre au-dessus du niveau de la mer, donc inondable par temps cyclonique. Une absurdité ! Cet îlot devrait être transformé en réserve naturelle ne permettant que des visiteurs en journée.

Mais allons plus loin dans notre réflexion. L’industrie s’émerveille du développement intégré de Bel-Ombre. Nous nous émerveillons de la ségrégation que cela consolide dans notre pays. À droite les riches touristes et à gauche les ‘indigènes’. Et voilà que le même modèle de ségrégation est en train de s’ériger aux Salines. Nous nous insurgeons contre un tel type de développement.

Il aurait mieux fallu construire toute l’infrastructure hôtelière et autres en retrait du littoral laissant ainsi une large bande côtière de 80 mètres de profondeur à partie du High Water Mark (HWM) qui aurait été décrétée plage publique accessible aux touristes et Mauriciens. Après tout l’hospitalité et la convivialité mauricienne, socle de notre économie, garantissent une cohabitation harmonieuse entre touristes et mauriciens. Un usage multiple d’un bien commun, le littoral, aurait été un réel agencement intégré. Qui plus est, une large bande côtière aurait agi comme « buffer zone » contre les tempêtes et marées hautes.

Rien n’est acquis en ce bas monde. Maurice ne peut plus se prévaloir de sa beauté naturelle ou de la gentillesse de sa population pour attirer le touriste car la compétition devient féroce, sans merci. Nous sommes dans une situation où trop de sites sont alloués pendant des années à des promoteurs invisibles pendant que le pays s’enlaidit et que l’espace public se rétrécit, que notre patrimoine s’érode, que le digital amplifie l’impact que toute dégradation a sur la destination. Les enjeux dépassent, et de très loin le tourisme. Il faut engager une stratégie à long terme avec l’adhésion de la population.

Ce que nous voulons n’est pas de faire du tourisme une priorité nationale, mais de faire en sorte que le patrimoine culturel et naturel du pays ainsi que les zones côtières en deviennent une.

Voici donc nos suggestions au regard de cette priorité. Il faudrait :

(1) arrêter d’allouer des Pas Géométriques à des promoteurs hôteliers ou autres ;

(2) re-déclarer publique la plage de Pomponette ;

(3) interdire toutes nouvelles constructions côtières sur les Pas Géométriques ;

(4) décréter davantage de plages publiques à usages multiples ;

(5) transformer les plages publiques en zone verte avec de la végétation adéquate ;

(6) mettre en place une meilleure protection du patrimoine, matériel et immatériel et donc de relancer Porlwi by Light dès que possible ;

(7) développer une politique nationale pour les musées comprenant l’histoire navale, l’esclavage, les trains à vapeur d’antan par exemple ;

(8) protéger d’urgence le Moulin à Poudre de Pamplemousses livré aux pillages actuellement ;

(9) relancer l’artisanat de charpenterie marine qui se meurt ;

(10) avoir une politique d’ouverture publique des terres forestières et de balisage de sentiers forestiers ;

(11) élaborer une politique de pistes cyclables ;

(12) encourager nos historiens et chercheurs à publier des fascicules et livrets sur l’histoire de Maurice et de l’océan Indien.

Nos propositions ne vont certainement pas séduire tout le monde mais il est primordial d’émettre des suggestions pour encourager les autorités et le secteur privé à agir de manière plus sensée et équitable.