Longtemps, j’ai décidé de ne pas m’intéresser à la politique, sommairement définie par ces hommes trop imbus d’eux-mêmes, aux voix qui portent plus haut que leurs bouches mais qui sont au-dessous de tout sens. Pour moi, ils n’étaient que des rigolos, des anonymes avec des noms qui gouvernent et qu’on ignore. Je me disais que de toute façon leurs paroles leurs mensonges leurs manipulations leurs scandales leurs décisions ne me concernaient pas, que nous étions dirigés par des cons et qu’il fallait être con ou désoeuvré pour se mêler à ses gosses qui se battent pour leur jouet-île. Il m’arrivait d’écouter leurs discours pendant les lancements de livres ou les remises de prix, nous riions beaucoup, mes amis et moi. Pas d’eux, mais de leurs fausseté, de ces beaux discours écrits par d’autres, lus avec tant de maladresse et de vide-au-coeur. Ce rire n’avait rien de méchant ou d’amer. Nous entendions juste des mots comme ‘métaphorser’ au lieu de ‘métamorphoser’, des noms comme ‘Chantal Gaya’ au lieu de ‘Chantal Goya’, entre pires, et forcément, ça nous faisait rire.
Mais maintenant nous sommes en colère. Nous les acceptions, ceux de ma génération, du moment qu’ils n’empiétaient pas sur notre territoire, sur notre vie, sur nos rêves. Ce cap maintenant franchi, nous frémissons de haine. Hier, au moins huit cent étudiants d’une douzaine d’écoles de l’île étaient invités à notre école, pour notre évènement annuel du World Book Day, ponctué en plus de l’avènement du centenaire du Collège Royal de Curepipe. Nous avons donné beaucoup de notre temps et de nos efforts pour faire des deux jours de son occurrence un franc succès, dans l’idée de promouvoir chez les nôtres l’esprit de solidarité, d’équipe, de partage. Nous étions heureux, tous, nous avions organisé des compétitions, des concerts de slam, des activités culturelles, des visites de notre école-patrimoine. Nous avions organisé des moments, empaqueté des heures de notre vie dans le plus bel emballage pour les offrir aux autres. Nous rêvions.
Ensuite, le jour arrivé, nous recevons un e-mail de vous, de quelques phrases, lapidaires, dures. « Nous n’accordons pas la permission aux six collèges de fille de venir (…) Sorry for any inconvenience caused. »  Pas d’explications, pas de justifications, juste une grosse claque. Votre « excuse », après plein d’appels téléphoniques et de lettres échangées, est que le nombre des collèges de fille invités dépassait le nombre des collèges de garçon. Est-ce là une excuse digne d’un Ministère ? La discrimination sexuelle existe-t-elle donc toujours à Maurice, au sein même du Gouvernement ? Je ne sais plus que penser.
Nous sommes en colère. Réduite à rien, la somme estimée à Rs 80, 000 que nous avons dépensée…L’argent au moins peut se racheter, mais qu’en est-il de notre temps, de nos espoirs, de nos attentes ?
Le World Book Day n’a pas été organisé, à cause du Ministère de l’Éducation. Où tentez-vous donc de nous mener ? Où est la promotion de l’éducation, de la culture, dans tout ça ? Cette lettre est une tentative d’entente, une résonance de nos voix unies qui veulent se faire écouter, car nous ne nous tairons plus. Nos rêves ne sont pas vos jouets. Nous ne rirons plus, nous les laisserons plus faire ce que vous voulez de nous, car pour nous, au moins, notre futur compte. Est-ce le cas pour vous aussi ? Je vous le demande.