Nous avons préféré attendre une copie du Hansard avant de réagir aux propos que vous avez tenus sous le couvert de l’immunité parlementaire.
Toute la direction et l’équipe thérapeutique du Centre OpenMind ont appris avec grande stupeur que votre ministère, celui du Gender Equality, Child Development & Family Welfare, fait une enquête sur OpenMind alors que nous sommes invités par votre ministère à discuter d’un partenariat (MOU) non seulement pour les trois enfants de l’ex-Foyer Namasté mais aussi d’autres enfants en détresse psychologique.                                      
 J’ai lu dans « L’express » du 29 mai que vous étiez agacée par le fait que j’ai parlé dans la presse pour alerter sur cet enjeu crucial. Ces trois enfants ne méritaient-ils pas qu’on « speak out » pour eux ?
 C’est donc un risque supplémentaire que je prends en envoyant cette lettre ouverte à la presse mais OpenMind est en train de se battre POUR ces trois enfants et CONTRE personne, encore moins vous, Madame la Ministre.
De plus, ayant été journaliste vous-même, vous êtes à même de comprendre que la presse est l’ultime recours quand il y a une injustice criante, quand les pouvoirs publics se retranchent dans l’opacité procédurière.
Le Faux
Vous dites que nous avions des informations en 2012 : c’est faux et vous portez préjudice à OpenMind. L’Ombudsperson for Children est venue au Centre OpenMind en mai 2012 dans le cadre d’une enquête sur le Foyer Namasté suite à une lettre anonyme. Seule l’Ombudsperson s’est déplacée au Centre pour s’en inquiéter et c’est là qu’elle avait appris que les enfants n’étaient plus chez nous.
Je vous ai préparé un bref historique de la prise en charge des enfants de l’ex- Foyer Namasté depuis 2011 pour que vous ayez un regard direct sur notre action et notre préoccupation en ce qui les concerne. Il n’y a pas de fatalité : ces enfants peuvent être reconstruits et OpenMind veut continuer son accompagnement psychologique et thérapeutique auprès d’eux. Est-ce là une demande déraisonnable ?
Je vous dresse le tableau complet des faits pour que vous ayez enfin les bonnes informations.
Les séquences
– Le samedi 23 mars 2013, les enfants ont dessiné, en art-thérapie, des images troublantes.
– Le processus de dénonciation de maltraitance et de présumés abus sexuels débute ainsi, avec beaucoup de souffrance (maux de ventre, vomissements, sanglots). Nous veillons à les apaiser et à espacer les sessions de « disclosure » pour diminuer la souffrance de « dire » car ils revivent ces moments pénibles.
– Tout de suite, l’équipe thérapeutique décide de recouper ce que les enfants sont en train de dire car c’est confus et ils se rétractent souvent en pleurant. C’est donc avec discernement que nous agissons – et non, comme on aurait dû le faire selon vous – se précipiter auprès du PS de votre ministère dans un bureau à Port-Louis.
– Pour essayer de recouper les dires des enfants, notre première démarche est auprès de l’Ombudsperson for Children pour qu’un responsable du Foyer Namasté vienne au Centre OpenMind.
– Le jeudi 4 avril : l’Ombudsperson accepte d’agir pour qu’un responsable du Foyer Namasté assiste à la réunion thérapeutique le samedi 6 avril.
– Le samedi 6 avril 2013 : L’art-thérapeute a rencontré au Centre OpenMind la représentante du Foyer Namasté pour la confronter à ce que les enfants ont dessiné. Elle reconnaît qu’il y a des faits troublants et identifie les visages dessinés par les enfants.
– Le lundi 8 avril : Visite-surprise de deux officiers de la CDU. Ils disent qu’ils sont venus dans le cadre d’une enquête sur le Foyer Namasté. Vous dites, au Parlement, qu’une personne vous a personnellement mis au courant la veille, soit le dimanche 7 avril, que des enfants auraient commencé à parler au Centre OpenMind. Etiez-vous donc au courant de la session avec la représentante du Foyer Namasté le samedi 6 avril vers 15h30. Si oui, avez-vous contacté cette personne qui est donc un témoin-clé de ce que vivent les enfants bien plus qu’OpenMind ?
– Ce lundi 8 avril, à aucun moment, les officiers de la CDU nous ont indiqué qu’un enfant a dénoncé un responsable du Foyer Namasté pour abus sexuels. Toutefois, l’échange avec eux, dont l’une est policière, est fructueux, en toute confiance de notre part. Même si la dénonciation est à ses débuts, nous leur remettons un rapport signalant que les enfants ont parlé d’une personne d’une autre institution. Il manquait encore beaucoup d’éléments mais OpenMind en a quand même informé la CDU.
– Avez-vous depuis ce rapport initié une enquête sur cette autre institution ?
– Le mardi 9 avril : nous apprenons dans la presse l’arrestation de l’assistant-directeur du Foyer Namasté, résultant en la fermeture du foyer. Nous ne savons pas où ont été transférés les trois enfants.
– Suite à notre rapport, même incomplet, OpenMind s’attend à ce que la CDU reprenne contact avec nous pour renforcer son enquête. Nous essayons de contacter par téléphone la PS du ministère mais on nous dit qu’elle est en congé.
– Le 15 avril, cessant d’attendre que la CDU revienne vers nous, et selon la loi, OpenMind dépose un courrier à votre ministère en insistant qu’une « sudden cessation of a therapeutic programme not only has adverse effects on the psychological state of the beneficiary but also breaks the process of disclosing traumatic experiences of the Child. »    
La Peur de la Parole
– Le 17 avril : Lettre Ouverte à la presse dans laquelle est expliqué le processus de dénonciation par les victimes d’abus sexuels.
– Le 18 avril, pour mettre plus de chance du côté des enfants, nous nous adressons à l’Ombudsperson for Children “to reiterate our position concerning the three children from the Foyer Namasté who have started a disclosure process about sexual abuses with our pool of therapists and may be forced to discontinue their prise-en-charge as they have been transferred to another shelter since the closure of Foyer Namasté.”
– Le 19 avril : L’Ombudsperson demande à nous rencontrer. A l’issue de cette réunion, elle prend action pour que les 3 enfants retournent au Centre OpenMind.
– Le samedi 20 avril : les 3 enfants reviennent aux Ateliers du Samedi. Le constat est alarmant : grande tristesse, pleurs de leur part et découverte qu’ils ont été retirés du Foyer Namasté par la CDU le soir, pendant qu’ils dormaient. L’équipe thérapeutique est très inquiète de leur état psychologique.
– Samedi 20 avril. Interview dans « L’express » révélant qu’il y a trois autres enfants de l’ex-Foyer Namasté qui ont débuté un processus de dénonciation d’abus sexuels et de maltraitance physique : ils doivent continuer leurs sessions et cette décision dépend de votre ministère. Donc, contrairement à ce que vous avez déclaré au Parlement, c’est après avoir contacté le PS de votre ministère et avoir donné un rapport préliminaire à la CDU que nous nous adressons à la presse. Notre Constitution nous alloue la liberté de parole et c’est dommage que vous vous agacez de ce droit fondamental du citoyen mauricien, de surcroît d’une responsable d’ONG en train de mener une bataille pour que trois enfants puissent continuer à bénéficier d’aide psychologique. Qui parlera en leur nom, ces enfants « of a Lesser God », les bénéficiaires du Centre OpenMind si ce n’est OpenMind elle-même ?
– Le lundi 23 avril : Réponse de votre ministère : notre lettre est « under consideration ».
– Le jeudi 26 avril : la directrice du nouveau Shelter des 3 enfants informe OpenMind qu’elle a eu la directive du CDU de ne plus envoyer les enfants au Centre OpenMind. La décision de l’Ombudsperson est alors « over ruled » par votre ministère.
– Le 28 avril, le neuropsychologue du Centre OpenMind explique dans un entretien à « Week-End » : « les enfants ont commencé à verbaliser pour évoquer des maltraitances physiques, voire des abus sexuels. Mais la grande difficulté de ces enfants est qu’ils souffrent de pathologies, en l’occurrence de retards mentaux assez lourds. Donc, ils n’ont aucune possibilité de donner des dates et la consistance de leur discours n’est pas évidente parce qu’ils mélangent plein de sentiments. (…) »
– Dès lors, rien n’empêchait votre ministère, d’agir. Si OpenMind n’a pas “respecté la loi”, quid alors de la CDU, de votre ministère responsable au nom de la loi de ces enfants ? Se défendre en attaquant est un procédé éculé : faire porter votre responsabilité à OpenMind est de la grosse ficelle. Non, Madame, votre produit est mal emballé.
– Le 29 avril : OpenMind envoie un courrier à l’Ombudsperson : “Unfortunately, the Children did not manage to come to OpenMind the following Saturday, on the 27 April. It appears that the Minister of Gender Equality, Child Development & Family Welfare decided otherwise and overruled your direction.”
– Persistant dans nos efforts, je m’informe auprès du bureau du DPP quels sont les recours possibles pour que ces enfants puissent continuer leurs sessions sous encadrement psychologique.
– Le 15 mai 2013, soit un mois après notre lettre à votre PS, OpenMind reçoit une réponse de votre ministère nous invitant à une réunion pour le 17 mai. Les intervenants spécialisés en matière de dénonciations pour abus sexuels par des enfants savent qu’ils ne reprendront pas leurs mots là où ils se sont arrêtés la dernière fois. Et votre ministère prend un mois : avez-vous profité de ce temps pour enquêter sur OpenMind ? Ce qui expliquerait pourquoi votre ministère propose un partenariat à OpenMind le 17 mai : l’enquête a dû être positive…
– Le 17 mai 2013, les représentants du Centre OpenMind ont une réunion avec Mme Nathoo de votre ministère : un partenariat (MOU) est proposé for “an agreement for the terms and conditions of the Therapeutic Program at Openmind of children under the statutory guardianship of the Ministry – including the three children stated above. It was agreed that : (i) OpenMind would confirm the fees for services per child by Monday 20 May 2013 (ii) the Ministry would send to OpenMind the draft of the agreement by Tuesday 21 May 2013 to be signed (iii) the children would be attending the Saturday Session on the 25 May 2013.” OpenMind accepte toutes les conditions de votre ministère.
– Le 20 mai, OpenMind envoie, comme convenu, à votre ministère toutes les informations requises.
– Le 21 mai, OpenMind ne reçoit pas, comme convenu, le « draft agreement » de votre ministère.
– Le 23 mai, un officier de votre ministère nous informe qu’une cotisation mensuelle de Rs 25 par enfant sera payée pour la prise en charge au Centre OpenMind. Le ministère demande d’être exempté de l’ “Admission Fee” de Rs100 par an. OpenMind est d’accord.
– Le jeudi 23 mai à 15h30 : OpenMind reçoit un mail de votre ministère demandant les qualifications et les Certificats de Moralité de tout le staff qui travaille avec les enfants et ce, au plus tard le vendredi 24 mai. Soit le lendemain. Cette condition n’avait pas été précisée lors de la réunion du 17 mai.
– Le vendredi 24 mai : un officier de votre ministère appelle et demande les Certificats de Moralité. La Centre Manager lui explique que cela ne peut être fait en moins de 24h. L’officier lui demande alors de rédiger elle-même un document. Ce que la Centre Manager refuse en toute logique. Notons qu’il y a 16 membres du staff du Centre OpenMind qui travaillent avec les enfants.
– Le samedi 25 avril : les trois enfants ne viennent pas au Centre OpenMind.
Le mardi 28 avril, nous apprenons qu’OpenMind est l’objet d’une enquête de votre ministère, que nous avons bafoué la loi en révélant que trois enfants ont commencé de dénoncer des abus sexuels, que nous nous sommes permis de nous tourner vers d’autres instituions – l’Ombudsperson for Children et le Bureau du DPP ne sont donc pas des adresses appropriées pour vous ? -, que nous n’arrêtons pas depuis six semaines de demander le retour de ces trois enfants pour leur bien-être psychologique, que nous nous permettons de parler, voire d’écrire, dans la presse… Arrêtez votre enquête, Madame, nous plaidons déjà coupable de tout cela !
Nous n’avons jamais bafoué le droit de ces enfants à la confidentialité comme vous l’avez affirmé au Parlement. Vous ne nous couperez pas la parole, Madame, mais vous êtes en train de couper celle de trois enfants et de les enfermer dans un silence terrifiant.
Mais qui porte la responsabilité légale pour ces trois enfants, Madame la Ministre ? Vous.