SAAD MUNGLY

Les mouvements sociaux des années 60, dans leur diversité, étaient principalement guidés par le rejet d’un ordre perçu comme caduc, dont l’existence même reposait selon eux sur des systèmes de domination, entre autres le patriarcat, le racisme et un certain

SAAD MUNGLY

nationalisme. Les grands acquis de ces mouvements furent effectivement des avancées sur les questions féministes, le droit des minorités et l’amorce d’une identité européenne. Avait alors émergé l’espoir d’un ordre nouveau; espoir éphémère qui en quelques décennies va céder la place à une profonde atmosphère d’incertitude et de pessimisme. Face à ce désenchantement idéologique du paradigme gauche-droite, ses représentants, à court de leviers économiques, brandirent alors l’épouvantail de l’extrême droite et puisèrent leur seule légitimité politique dans leur rôle de rempart contre le fascisme. L’Europe contemporaine, c’est un monde construit par des conservateurs aussi bien que par des libéraux et ce que l’on va observer entre les années 60 jusqu’à la période de la chute du mur en 1989, c’est une convergence progressive entre gauche et droite où les différences se focalisent surtout sur les aspects secondaires de gestion étatique, de culture politique ou de réseaux.

Entre-temps, des penseurs de gauche post-68 conçoivent l’humain comme un être social dont le comportement reposerait uniquement sur la socialisation dispensée et celle reçue de l’interaction à son environnement. À partir de cette posture, la pensée libérale va effectuer un travail de déconstruction des thèmes phares de sa révolution. À l’appui de la génétique, elle déclare la fin des races en tant que système de catégorisation héritée du positivisme scientifique des 18e et 19e siècles. Sa défense du libéralisme comme idéologie universelle et quête civilisationnelle ultime suppose que tous les peuples s’orienteraient naturellement vers celui-ci. Comme en Europe de l’Ouest, ces peuples se déferaient éventuellement de leurs religions et traditions ancestrales, de leurs identités nationales et de leurs visions des sexes et du genre, pour s’affranchir de toutes formes de répressions à la liberté individuelle et se joindre à la marche du monde. Une ouverture des frontières jusqu’à ce que ne tombent tous les murs de Berlin, le choix de l’internationalisme et de la mondialisation et la déclaration du protectionnisme étatique comme sacrilège. Le libéralisme, c’est l’idéologie annonciatrice d’une ère nouvelle. C’est une tentative de rupture avec un passé impérialiste, avec lequel il faudrait rompre radicalement. Par conséquent, des générations nourries à ce lait, parvenant graduellement à la conclusion que toute l’épopée européenne ne serait que glorification du racisme, du nationalisme ethnique et du patriarcat. Aujourd’hui, le rôle d’institutions transnationales, perçu comme crucial dans la gestion des questions débordant du cadre national, telles que l’écologie ou la concurrence fiscale européenne, constitue l’argumentation maîtresse de cette génération qui considère que face à la mondialisation, le sacrifice de la souveraineté démocratique à l’autel de l’UE est acceptable et même souhaitable. La mission de l’UE de créer un bloc capable de rivaliser en tant que superpuissance est effectivement incompatible avec l’idée même d’État-nation. Elle cache désormais à peine ses ambitions de donner jour à une ère post-nationale, à l’instar d’un Jacques Attali qui pense que « Pour éviter les déséquilibres et le chômage de masse, une gouvernance mondiale est indispensable. »

La légitimité du projet européen souffre certainement du fait que des technocrates se sont arrogé la légitimité exclusive de l’interprétation du fait politique, car les peuples, selon eux, ne disposeraient plus des clés des complexités techniques générées par le système. Cette posture d’éclairé, propagée au sein des communautés cosmopolites des grandes villes européennes et d’élites mondialisées et expatriées contribue certainement à la fracture civile européenne.

Un triomphe éphémère

La proposition libérale, c’est une société d’individus libres qui disposeraient des libertés nécessaires et des moyens requis pour atteindre leur plein potentiel. Va s’exprimer durant la période suivant la chute du mur un triomphalisme du libéralisme dont les valeurs, on le croyait, seraient naturellement adoptées par des peuples venus du sud de la Méditerranée ou de l’Orient lointain. Et pourtant, ce glissement idéologique fait l’objet de vives contestations de la part à la fois des nouveaux et des anciens Européens.

Perdante de la période post-1968 et en faillite idéologique, la droite essaye de se réinventer en s’ouvrant à plus de progressisme. Elle assouplit son discours nationaliste et colonialiste et redéfinit la nation en tant qu’entité liée par des valeurs communes et se soumet au libéralisme, roi du panthéon de ces valeurs. Un départ de sa posture post-1945 qui exprime la nation principalement comme une construction monoethnique et monoculturelle. Ce cheminement, graduel et hésitant, sera une tentative de rapprochement aux idées qui devenaient dominantes, notamment en raison de la propagation du modèle des marchés ouverts voulu par Washington. Mais aussi, par ce que ces penseurs vont prendre un certain temps à déplacer leurs curseurs de certains piliers de leurs philosophies, dont ceux qui prônaient la suprématie raciale, sinon culturelle. Ils ne trouvaient plus d’écho dans les métropoles européennes, ou dans les nouveaux médias, l’internationalisme de la gauche dominant les esprits. Même l’électorat acquis des patrons d’entreprises, pour qui les immigrés représentaient une masse de main-d’œuvre moins chère, moins exigeante et tout aussi productive, était en faveur d’un repositionnement idéologique, les répercussions démographiques et culturelles leur étant de second plan.

« Les lignes de fracture au sein des sociétés européennes ne se contentent pas de s’approfondir, mais aussi de se multiplier. La fracture en Europe est aussi géographique et culturelle, car s’y opposent les élites mondialisées des grandes villes qui profitent davantage de la financiarisation de l’économie que les populations de l’Europe profonde et rurale. »

Cette période verra l’adhérence de la classe ouvrière indigène progressivement basculer d’une gauche des luttes des travailleurs à une extrême-droite essentiellement antilibérale. C’est effectivement dans cette évolution idéologique qu’il faudrait situer le discours des partis comme UKIP en Angleterre, le FN en France ou le Fidesz de Viktor Orban qui partagent tous un trait essentiel, la dénonciation d’une sorte de trahison des élites politiques. Trahison à trois niveaux. Économique avec la délocalisation des ressources productives, politique avec une soumission de la souveraineté nationale aux technocrates de Bruxelles et finalement, sociale, pour avoir mené une politique d’immigration massive, notamment africaine et musulmane, qui bouleverse la situation démographique.

Sortir du libéralisme

La libéralisation de l’économie, le maintien de la politique migratoire, le recours à la dette, l’intégration européenne et un atlantisme souhaitant élargir les responsabilités de l’OTAN; autant de problématiques clés qui ont pendant ces dernières décennies fait de la part de la classe politique européenne l’objet d’un statu quo de fait, malgré les variances dans les discours droite-gauche.

Le désir de dépassement de ce statu quo est évident dans la prolifération des discours à caractère révolutionnaire, et ce à droite comme à gauche. Les lignes de fracture au sein des sociétés européennes ne se contentent pas de s’approfondir, mais aussi de se multiplier. La fracture en Europe est aussi géographique et culturelle, car s’y opposent les élites mondialisées des grandes villes qui profitent davantage de la financiarisation de l’économie que les populations de l’Europe profonde et rurale.

Émergent alors deux visions contestataires qui, malgré leur proximité sur le terrain de l’analyse, sont radicalement opposées; d’abord, un segment de la gauche et une certaine bourgeoisie issue de l’immigration, ou dite de couleur, qui dénoncent l’accaparement des richesses par la bourgeoisie financière, le paternalisme symptomatique du manque de représentativité au sein même des instances de gauche, et l’incapacité de celles-ci d’évoluer d’après eux au-delà d’une pensée certes émancipatrice, mais qui reste ultimement incapable d’interpréter les réalités et violences subies par les individus de communautés minoritaires. On rencontre effectivement dans cette posture le concept sociologique, surtout anglo-saxon, de l’acteur social, sujet à part entière dont l’interprétation du vécu relève d’un relativisme tel que seule la parole de l’individu pourrait y faire justice. Dans cette école, l’expérience des gens de couleur, des femmes ou de tout autre individu n’appartenant pas à la classe dominante du mâle blanc, est exclusive et ne peut être comprise et encore moins exprimée par autrui, définissant l’expérience des individus comme phénomène nécessairement relatif, hors du champ des universalismes.
Ensuite, le nationalisme ethnique qui réémerge à partir des années 80 et 90 des cendres du secteur manufacturier, en proie aux vagues de délocalisation qui vont décimer des communautés dont la survie économique et même sociale était souvent dépendante de ces entreprises. Surtout ouvrières ou agricultrices, ces communautés subiront pendant des années un mépris on ne peut plus évident de la part des libéraux des grandes métropoles, ouvrant alors un énième front de fracture civile. Il se trouve que les seules formations du champ politique européen désireuses de véhiculer leur expérience d’aliénation économique et sociale se situaient à l’extrême droite et qui, à défaut de pouvoir formuler d’alternative économique crédible, avaient une certaine capacité d’identifier le mal pour ensuite réinjecter dans cet électorat une dose de dignité, ne serait-ce qu’en ravivant en eux rancœurs anciennes et mythes nouveaux, aux dépens finalement d’autres individus de la classe ouvrière, immigrée et aussi paumée qu’eux.

Tout système humain fait naturellement face à des oppositions. Une contestation qui réclame des changements et des réformes se trouve souvent être une bête domesticable. Cependant, pour ceux qui rejettent la légitimité même d’un système, parce que celui-ci serait fondamentalement raciste, patriarcale et d’un nationalisme fermé, ou bien par ce que celui-ci soutiendrait le génocide culturel européen et une certaine élite aux dépens des populations, le chemin du retour au statu quo est-il possible? La réflexion ci-dessus représente les grandes lignes de l’aspect politique de ce qui débouchera dans un prochain papier sur des discussions spécifiques autour des enjeux économiques, sociaux et culturels afin que nous puissions véritablement appréhender la situation européenne, dans tous ses états.