JEAN-LUC MOOTOOSAMY,

journaliste, directeur du cabinet Media Expertise

C’était une des références en matière d’émissions politiques en France. De 1982 à 1995, L’heure de vérité, sur Antenne 2 (aujourd’hui France 2), avait désacralisé l’homme et la femme politique ainsi que leurs prises de parole, les mettant face aux questions d’un panel de journalistes de la presse écrite et parlée puis d’un sondage en temps réel – les réseaux sociaux n’existaient pas encore – pour voir la réaction du public à leurs propositions. Les Mauriciens qui suivaient ces entretiens grâce à RFO Réunion se souviennent probablement du générique. L’invité accompagné du créateur et présentateur de l’émission, François-Henri de Virieu, progressaient sur fond de Live and let die de Paul McCartney & Wings, jusqu’à leur siège respectif. Cette mise en scène avait un sens. L’invité venait à « L’heure de vérité » et non l’inverse (sauf pour le président François Mitterrand). Il se pliait aux règles de l’émission et il devait tout simplement réussir son oral.

La semaine dernière, notre pays a découvert une « heure de vérité » à l’envers. Un ministre, en l’occurrence l’Attorney General, Maneesh Gobin, a invité des journalistes sur son plateau. Oui, c’était son plateau. Et visuellement on ne pouvait manquer les « ATTORNEY GENERAL’S OFFICE » éparpillés sur le décor. M. Gobin, assis au bout d’un canapé, placé au centre, était entouré de trois journalistes avec un public composé entre autres, d’étudiants de la Law society de l’Université de Maurice. Mon propos ici n’est pas de juger ou de commenter la prestation des uns et des autres mais d’interroger le cadre dans lequel cet exercice a eu lieu. Cette émission crée un précédent, un tournant important dans la relation entre hommes politiques et ceux qui les interrogent.

Après deux visionnages je retiens ceci : une émission dont le déroulé était explicitement géré par un ministre et son équipe. Une heure de conversation où un ministre, maître de l’horloge, utilise des éléments de langage pour tenter d’éteindre la polémique autour des amendements à l’Information and Communication Technologies (ICT) Act. Un modérateur qui s’assure en direct que ses deux confrères ont bien compris ce que le ministre a dit. Bref, une opération de communication pour un ministre plus qu’un exercice d’information. Certes les journalistes ont posé des questions, certes ils ont insisté. Mais ils n’étaient pas chez eux. Le cadre enlevait l’essentiel : la crédibilité.

Les intérêts en jeu doivent aussi être considérés. Est-ce l’intérêt public qui a motivé l’organisation de cette émission ou l’intérêt particulier d’un Attorney General qui fait face à une levée de boucliers qui grossit localement et sur le plan international ? Par ailleurs, s’il est évident que, dans son exercice de communication, l’Attorney General avait tout intérêt à s’afficher avec des journalistes occupant des postes éditoriaux importants, quel intérêt avaient ces mêmes journalistes à se retrouver dans ce cadre ? Pas de faux procès ici, mais ces questions méritent d’être posées. Pourquoi ces journalistes, qui sont loin d’être de jeunes pousses, ont pris le risque d’aller sur le plateau de l’Attorney General ?

Enfin, dernière remarque sur cette émission : elle est présentée en introduction comme un « grand débat organisé par l’Attorney General’s office ». Donc, un ministre a invité des journalistes à débattre avec lui tout en lui posant des questions. Les journalistes endossaient le rôle de contradicteurs qu’on attendrait plutôt d’une opposition ou de spécialistes, dans un pays où existent une opposition parlementaire et extra-parlementaire, un Bar Council, des organisations de la société civile. Surprenant.

J’écris cette tribune pour ceux qui souhaiteraient faire du journalisme – jeunes ou anciens, peu importe. L’exercice du vendredi 16 novembre 2018 mérite d’être analysé avec un regard critique et sans complaisance. Ce glissement de l’information vers la communication, les secousses du mélange de genres dans cette émission ont provoqué des failles. Certains n’hésiteront pas à les utiliser contre les journalistes. Ce qui s’est produit ne relève pas de la pratique standard dans un paysage médiatique fier de son indépendance. Quand un pouvoir pose lui-même un cadre pour s’exprimer, ce n’est pas neutre. Nous ne sommes pas face à une conférence de presse où tous les journalistes sont sur un pied d’égalité, où ce sont les rédactions qui choisissent leur reporter, où celui qui s’exprime face à la presse n’a pas la main sur le produit final proposé au public. Tout le contraire s’est produit.

Que ce genre d’exercice existe sur la page Facebook d’un ministère ou sur un média explicitement pro-régime, avec des attachés de presse comme maîtres de cérémonie, pourquoi pas ? Que les moyens publics de la Mauritius Broadcasting Corporation soient utilisés par un ministre, cela ne surprend malheureusement plus personne. Mais que des journalistes du privé soucieux de leur indépendance soient présents est préoccupant, dans un contexte préélectoral où les tentatives de manipulation ne manqueront pas et où les fake news nauséabonds font surface.

Je n’imagine pas une seconde que mes confrères estiment que tous les cadres d’expression se valent. On me dira peut-être que l’exemple de « L’heure de vérité » relève de l’ancien monde, que nous sommes maintenant à l’ère numérique, qu’il faut « évoluer avec son temps ». Oui les supports ont changé, l’écriture journalistique doit s’adapter à de nouveaux canaux, de nouveaux publics. Mais j’ose encore penser que les principes journalistiques sont, eux, immuables. Et si ce qui s’est produit est anodin, alors, attendons-nous à ce que chaque ministre contourne maintenant les médias, invite des journalistes pour « débattre », organise son « heure de vérité » qui sera, au final, l’heure de sa vérité.