Reynolds MICHEL

Le Jeudi Saint, le premier jour de ce que la liturgie chrétienne nomme le triduum pascal, les trois jours saints, commence le jeudi soir. Cette année, pour cause de pandémie de Covid-19, la cérémonie se déroulera sans fidèles. C’est du jamais vu. Le soir du Jeudi Saint, les chrétiens célèbrent la Cène, c’est-à-dire le dernier repas que Jésus a pris avec ses disciples. Ce même soir, Jésus lave les pieds de ses disciples. Sa mission de prédicateur itinérant vient de s’achever. Elle prend fin par une montée en puissance de ceux qui veulent attenter à sa vie. Il sait qu’il ne s’échappera pas à la mort. Il se tourne alors vers les siens, ceux et celles qui croient toujours en sa mission, et leur confie ses dernières volontés, par le biais d’un discours d’adieu introduit par un acte

symbolique : le lavement des pieds. C’est ce geste symbolique qui nous occupe ici.

La scène se déroule la veille de la Pâque, la grande fête juive de la liberté, commémorant la sortie d’Égypte, au cours de laquelle était immolé l’agneau pascal. Elle débute par une introduction solennelle donnant le ton et le sens de ce qui va suivre : le sens de la Pâque célébrée par Jésus, la Pâque de Jésus, comme consommation de son œuvre dans l’amour des siens poussé jusqu’à l’extrême et son passage de ce monde à son Père :

« Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde-ci au Père, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême… » (Jean 1, 1).

Suit alors le récit de l’action prophétique de Jésus, du maître qui prend la fonction du serviteur ou de l’esclave :

« Au cours du repas (…) Jésus se lève de table, dépose son vêtement et, prenant un linge, il se ceignit. Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint » (Jean 13,4-5).

Une attitude de service sans réserve

Le geste de Jésus s’agenouillant pour lui laver les pieds est considéré par Pierre comme une humiliation inacceptable. Il proteste. Il refuse de se laisser laver ses pieds : « Seigneur, toi, me laver les pieds, à moi… Non ! tu ne me laveras pas les pieds, jamais de la vie » (Jean 13, 6 et 8). Pierre a le sens de la hiérarchie. Il y a celles et ceux qui sont en haut et celles et ceux qui sont en bas. Les premiers ne servent pas les seconds. Le maître ne lave pas les pieds de ses disciples. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Ce geste est un geste d’esclave.

Un maître à genoux ! Cela dépasse l’entendement ! Pourtant Jésus est bien là, le maître à genoux lavant les pieds de ses disciples. En faisant à leur égard ce geste de serviteur, Jésus ne cherche nullement à s’humilier devant ses disciples, mais plutôt à traduire une attitude de service sans réserve, un geste symbolique qui brise la loi de la violence dans les relations humaines et nos idées de hiérarchies et des places toutes faites. Et pour les Chrétiens, ce geste ‒ Dieu à genoux devant les hommes ‒ implique une révolution de leur idée de Dieu : renoncer à voir Dieu comme le tout-puissant, mais plutôt comme un Dieu avec nous, engagé dans l’humanité, un Dieu de tendresse au service de l’humain.

Ce geste qu’il vient de faire, Jésus le déclare indispensable pour celles et ceux qui veulent être ses disciples, pour participer à sa vie et recevoir en héritage le Royaume : « Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi ! »

(verset8b), dit Jésus à Pierre. Devant ces paroles très fortes, Pierre panique : « Alors Seigneur, pas seulement les pieds mais aussi les mains et la tête » (v.10). Voyant que Pierre n’a toujours pas compris, Jésus, ayant repris son vêtement et revenu à sa place parmi les convives attablés, s’adresse au groupe : « Comprenez ce que je vous ai fait. Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien : je le suis en effet. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (v, 12-14).

L’amour se vit dans l’exigence du service

Dans son explication, Jésus passe de la relation Maître/disciples à celle des disciples entre eux, les exhortant à être au service les uns des autres dans un agir effectif comme il l’attend d’eux : « C’est un exemple que je vous ai donné pour que, en vertu de ce que j’ai fait pour vous, vous

fassiez vous aussi » (v. 15). Une exhortation à passer aux actes qui prend la forme d’une béatitude : « Sachant cela, vous êtes bienheureux si vous venez à le faire » (v. 17). La consigne, vous l’avez remarqué sans doute, n’est pas d’aimer Dieu, mais d’aimer ses frères. Autrement dit, pour les croyants, il ne s’agit pas d’aimer Dieu dans l’abstrait, mais de l’aimer dans la personne des frères et des sœurs que nous n’avons pas choisis, particulièrement dans les plus petits. « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », dit Jésus par ailleurs (Matthieu 25, 40). Jean, l’évangéliste, va même plus loin en disant : « Si quelqu’un dit : j’aime Dieu, et qu’il déteste son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1 Jean 4, 20). Autrement dit, l’amour et le service résument l’Évangile du lavement des pieds.

Mais comment s’exerce cet amour du prochain ? L’humain est un être fait pour : pour la tendresse, pour la relation, pour le service… Il est capable d’aimer jusqu’à l’extrême comme le montrent, entre autres, les soignants en cette période de pandémie de Covid-19. Il s’agit d’abord d’un amour de personne à personne qui se vit dans l’amitié, la bienveillance, la sollicitude, la solidarité, l’hospitalité, le partage, la gratuité et la réciprocité. Mais aimer le prochain ne passe pas seulement par les relations courtes, proches, du face à face mais également par les relations longues, anonymes, qui traversent les institutions et les structures de la société, comme le souligne Paul Ricœur. Aimer le prochain, c’est donc travailler pour des institutions justes, pour une société juste. C’est promouvoir le bien commun, qui est le bien de tous. C’est mener le combat pour la justice. Et à l’aune de l‘amour du prochain, la justice n’est jamais assez vaste, assez universelle (Paul Ricœur).

Cette idée d’amour du prochain ou de fraternité universelle n’est pas seulement la pièce maîtresse de l’Évangile, elle fait également partie de la triade républicaine : liberté, égalité, fraternité. Comme principe d’action sociale et politique, elle s’est incarnée, sous le vocable de solidarité, dans les droits sociaux. Et ce dans quelques régions du monde seulement. Si elle n’est malheureusement pas assez universelle et agissante de par le monde, c’est sans doute parce que nous ne nous sentons pas assez proches et solidaires les uns des autres. Parler et travailler pour un monde plus solidaire et fraternel implique la reconnaissance d’un bien social commun, la reconnaissance que nous appartenons tous et toutes à la même famille humaine, à la même communauté de destin terrestre, à la même Maison-Commune, à la même Terre-Patrie, la même Terre-Mère. C’est sur ce fondement qu’il nous faut ensemble avancer pour construire un monde plus humain.

C’est ce que nous rappelle la pandémie du coronavirus. Soyons proches les uns des autres. Ensemble soyons solidaires.