Les créateurs sont longtemps restés méconnus dans le secteur de la mode à Maurice. L’émergence d’une nouvelle génération de créateurs a donné une nouvelle configuration à la mode locale. Ces jeunes designers ont commencé à s’illustrer positivement et à proposer leur style. Dans ce reportage, nous vous proposons de découvrir comment la mode a évolué à Maurice avec l’ascension de jeunes créateurs mais aussi avec l’arrivée des marques internationales à Maurice, la création d’écoles de mode qui révèlent chaque année des talents, la fondation de magazines de mode, la photographie et d’autres acteurs de la mode, tels que les coiffeurs et maquilleurs. Pour nous en parler, Samuel Yeung, Sanjeet Boolell et Annabelle Fleury reviennent sur cette période particulièrement riche.
C’est dans les années 90 que les premiers articles fabriqués en série apparaissent, marqués. L’un des premiers créateurs à faire connaître la mode grâce à son savoir-faire, son influence et sa passion à travers sa marque IV Play, a été Mario Guillot. Certains ont suivi, sans formation et ont créé leur griffe. D’autres, bardés de diplômes sont aujourd’hui connus et contribuent à la création de vêtements griffés. L’industrie du prêt-à-porter a provoqué la disparition progressive des métiers traditionnels tels que les tailleurs pour homme et les couturières. Les marques n’ont cessé de conquérir une clientèle diversifiée. L’influence de ces marques a changé complètement les habitudes du consommateur et la baisse du prix des vêtements fait des heureux. «À Maurice, la mode est aussi bousculée par l’implantation des grands centres commerciaux et marques internationales. L’image des ces marques vis-à-vis des Mauriciens a changé. De même, les propriétaires des franchises avec l’aval de la maison-mère ont changé de stratégie: la high fashion jusque-là réservée à la haute bourgeoisie se démocratise même si elle reste coûteuse. Certains diront aussi que c’est la mort du jeune créateur mais je pense que c’est tout à fait le contraire. Pour ceux qui recherchent la qualité, ils vont trouver le même produit chez les créateurs qui offrent la même qualité. La différence, c’est qu’aujourd’hui le créateur qui vend sa collection à un prix plus fort qu’une robe importée de la Chine. La concurrence est une bonne chose. Elle incite à pousser la barre plus haute», nous dit le créateur de mode Samuel Yeung. Celui-ci, ancien Lecturer à l’Université de Maurice, est le fondateur du magazine de mode LuvXxx.
Les maquilleurs et les coiffeurs eux-mêmes s’y sont mis de la partie à l’instar des Steeve Ramiah, Jeff Coiffure, Sasha — ce dernier organisant lui-même ses propres défilés de coiffures avec la collaboration de marques internationales. Phénomène nouveau, depuis ces quatre à cinq dernières années, les achats de vêtements se font de plus en plus sur internet. Internet et l’accès aux images ont considérablement bouleversé notre mode de vie. Enseignes de luxe et créateurs trouvent aujourd’hui facilement leur public (ados, blogueurs, simples clients) sur la toile aiguisant la concurrence avec les créateurs locaux. La démocratisation des chaînes internationales a permis à chaque foyer de voir dans leur intégralité des défilés de mode de Paris ou ailleurs. Certaines chaînes comme Fashion TV sont même consacrées à la mode. Des journaux locaux consacrent des rubriques entières à la mode. Et des magazines totalement consacrés à la mode ont vu le jour. Le créateur Samuel Yeung a lancé tout seul un magazine de mode. Aujourd’hui LuvXxx est à son sixième numéro.
Et si beaucoup de stylistes sont encore méconnus sur le plan international, Lida O’Reilly, elle, connaît déjà une visibilité internationale dans le domaine de la haute
couture. Elle est connue pour habiller des Miss India et des models étrangers de grandes robes de haute couture. Les créations de Lida O’Reilly sont entièrement réalisées à la main, c’est l’un des critères de la haute couture. «Lorsque je suis invitée à des Fashion Week, on voit d’abord mon travail avant le défilé. Les invités sont composés d’acheteurs et de journalistes de mode. Si une pièce est copiée, on n’est pas invité à la manifestation ou alors on est sévèrement critiqué. La réalisation d’une pièce unique peut prendre environ 300 heures», dit Lida O’Reilly. Mais à Maurice, le mot « haute couture » est utilisé à tort et à travers. La Haute Couture est très réglementée et aussi très définie par le Syndicat de la mode à Paris, par exemple. 
Être créateur, cela ne suffit pas d’avoir de bonnes idées et d’être talentueux, il faut aussi connaître le marché. Chacun lutte durement pour faire découvrir sa marque. Sweetie Ramlagun s’est démarquée des autres avec ses créations très feminines et sa boutique très stylée. D’autres, comme Sanjeet Boolell, présente des collections non conventionelles. Sa première collection avait impressionné le public mauricien lors de l’International Extravaganza en novembre 2010. Son travail a aussi été applaudi en Inde et en Afrique du Sud. Emilien Jubeau, quant à lui, est un vrai artiste que Samuel Yeung compare à des créateurs comme Hussien Chalayan, ou Robert Cary Williams. Annabelle Fleury propose, elle, du casual chic.
Samuel Yeung, un des stylistes les plus en vue de cette nouvelle génération de créateurs qui a émergé dans les années 2000 et qui a fortement contribué à donner une nouvelle impulsion à la mode à l’île Maurice, mêle son goût pour l’art à l’amour des matières. Cette génération-là s’est formée ailleurs — Sanjeet à Melbourne et Milan, Annabelle Fleury à Paris, Samuel Yeung a fait ses études de mode en Angleterre — et de retour au pays ont débarqué avec des idées neuves. À Maurice, des cours de fashion & design sont dispensés au Fashion and Design Institute (FDI) et à l’Université de Maurice. Quand les formations en mode ont commencé à l’IVTB à la fin des années 90, on ne comptait qu’une dizaine d’étudiants.
Un engouement sans précédent pour un secteur que d’aucuns qualifieraient de frivole. Pour Samuel Yeung, ancien Lecturer en fashion à l’université de Maurice, la mode n’est pas une activité frivole. «À mon avis, l’industrie de la mode est tout aussi importante que l’industrie du tourisme. Nous devrions encourager nos jeunes à devenir styliste ou faire des études de mode ou gestion de mode». Pour lui, il est important pour un créateur de savoir où il se positionnera. «On ne peut pas dire qu’un vrai créateur est celui qui innove. Celui qui travaille pour la masse aussi doit innover à sa manière. C’est un marché très concurrenciel, et, à sa manière, le créateur a besoin d’être innovant, se différencier des autres et faire survivre sa marque. Comme les grands maîtres tels que Paul Poiret, Charles James, Elsa Schaepel, Chanel, Alexander McQueen, Tom Ford, Yves Saint Laurent. Tous ces créateurs avaient une chose en commun: la vision, la passion, et voulaient être au premier rang de l’innovation. Il est facile de dire que Chanel était une grande créatrice, mais en étudiant son parcours cela a n’a pas toujours été rose pour elle, aussi pour Yves Saint Laurent quand il introduisit le Bike Jacket à ces créations. Ses inspirations viennent de la Rive Gauche de la Seine qui était très mal fréquentée».
Les jeunes à Maurice sont à l’affût des tendances. Mais qu’est-ce que la tendance? «Il faut bien comprendre que la tendance 2014 est pour le créateur Out of Fashion. La tendance 2014 a été travaillée en 2012 par les créateurs. Pour le consommateur, la tendance veut dire la nouveauté. Si les jeunes créateurs suivent cette tendance, ils sont en retard, ils sont OUT of FASHION pour un minimum de 2 ans. Donc, leur proposition de produits seront en retard de 2 ans», explique Samuel Yeung. Car dans ce domaine, il faut comprendre que chaque créateur est et doit être en avance sur les tendances du moment.
Comment procèdent nos créateurs mauriciens? De quoi s’inspirent-ils? Avant que les collections n’arrivent dans les boutiques, un gros travail d’équipe est fourni. La première étape consiste à chercher des indices, à flairer la mode de demain. Pour cette chasse aux idées, il existe plusieurs terrains: la mode européenne. «Nous avons tendance à suivre la mode européenne, car les créateurs locaux sont peu à créer une mode adaptée pour les Mauriciens. Il ne faut pas oublié que nous vivons dans un pays tropical avec une population pluriculturelle. Les couleurs des vêtements ne peuvent pas être les mêmes comme en Europe, car le teint, la culture, le climat est différent ici», nous dit Annabelle Fleury. Une fois les éléments trouvés est établi, les regroupements d’idées se mettent en place: les thèmes. Chacun de ces thèmes comprend différentes matières, différentes formes de vêtements et des détails particuliers. Une fois que les idées et thèmes ont été choisis, les stylistes vont créer leurs collections. A partir de là, c’est l’entrée sur le marché qu’il faut avoir étudier au préalable, le financement, trouver des mannequins pour faire valoir les créations et dans certains cas, l’organisation d’un défilé qui coûte gros et qui implique des démarches considérables, la pub, trouver un sponsor, faire le choix de bons photographes, communiquer avec la presse… car la concurrence est rude de la conception à la vente. Certains d’entre eux proposent de la vente en ligne, comme Annabelle Fleury. À travers son site web oriya.mu, elle fait découvrir tout son univers. Sweetie Ramlagun possède quant à elle une boutique à Phoenix.
Les designers mauriciens ont-ils un avenir à Maurice ou ailleurs? À cela Sanjeet Boolell répond: «Mauritians are looking for something different and unique. They do not want to be at a venue and see another person wearing the same « tendance dress ». So I think Mauritian designers do have a future and so does Mauritius itself. It is making its way to becoming a fashion hub in the Indian Ocean/African region. I however want to make my designs known not only nationally but internationally also». Et Samuel Yeung, pour sa part, pense que la mode ne se démodera jamais et qu’ainsi ce secteur sera toujours florissant ajoutant que les aspirations des stylistes ne doivent pas connaître de limites.