La nature humaine est ainsi faite que nous ratons rarement l’occasion de tourner en ridicule nos semblables, particulièrement lorsque le sujet de nos railleries est un ressortissant étranger ou issu d’une ou l’autre communauté, à laquelle l’auteur de la boutade n’appartient évidemment le plus souvent pas. Combien de blagues n’avons-nous en effet pas entendu sur les Suisses, les Écossais ou, bien sûr, les Belges. Évidemment, il ne s’agit que de simples plaisanteries dont la finalité n’est que de faire rire un auditoire donné. Rien de bien méchant somme toute à tout cela.

Reste que la démarche met en évidence une réalité bien plus navrante, à savoir qu’il est en effet toujours très facile de se moquer des minorités et bien plus compliqué de s’en inspirer. Une règle qui s’applique évidemment aussi aux Mauriciens, nos écarts de comportement envers nos frères et sœur rodriguais dépassant même quelquefois, il faut le reconnaître, le cadre de la simple plaisanterie. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre blagues et commentaires décrivant le Rodriguais moyen comme étant lent, paresseux, voire quelquefois même intellectuellement faible. Évidemment, la majeure partie d’entre nous n’en pense pas mot, heureusement d’ailleurs. Car s’il est une chose qu’il faut reconnaître, c’est que Rodrigues devrait, à bien des égards, plutôt servir d’exemple à sa mère patrie.

En premier lieu, nous pourrions évoquer la question de la gestion de l’eau, élément pour le moins crucial à Rodrigues. Le déficit en pluies dans l’île, doublé d’un manque d’infrastructures à la fois pour la rétention et le traitement d’eau, y aura ainsi eu un effet collatéral pour le moins positif. Depuis longtemps habitués à ces contraintes imposées par la nature et les instigateurs officiels de leur pseudo-développement régional, les Rodriguais sont en effet passés maîtres dans l’art de gérer le précieux or bleu. Aussi la plupart des familles rodriguaises ont-elles toutes plusieurs réservoirs, l’un étant destiné à l’eau potable et les autres à l’alimentation de leurs toilettes, douches et autres éviers. À Rodrigues, pas question en effet de se servir d’eau potable pour prendre une douche et encore moins pour arroser ses fleurs ou laver sa voiture. Inutile de rappeler qu’il en est tout autrement à Maurice, y compris en période de sécheresse.

Nous pourrions également évoquer la question de l’hygiène et de la protection de l’environnement, car là encore, les Mauriciens gagneraient à s’inspirer de Rodrigues. Un petit tour à Port-Mathurin, par exemple, suffit à se rendre compte du décalage entre la « capitale » rodriguaise et celle de Maurice en matière de salubrité publique. Ainsi, s’il est rare d’apercevoir des déchets sauvages à Port-Mathurin, à Port-Louis, les ordures abandonnées à même le sol sont si nombreuses que l’omniprésence des éboueurs ne suffit pas à assainir les rues, constat que l’on peut évidemment aussi faire dans les autres villes et villages d’ailleurs. Car contrairement à leurs frères mauriciens, qui préfèrent se délester au plus vite de tout objet devenu trop encombrant, et ce qu’importent l’endroit et le contexte, les Rodriguais, eux, ont adopté une tout autre approche, optant pour les quelques poubelles publiques mises à leur disposition ou en emportant avec eux leurs déchets afin de s’en débarrasser une fois rentrés. C’est clair, il y a là un véritable fossé comportemental entre nos deux populations.

Autre exemple : la question de l’entraide et de la bienveillance. Bien sûr, ce point de vue, plus que tout autre, reste éminemment subjectif. D’abord parce que, d’une part, l’on ne pourrait attacher ou détacher ces deux qualificatifs de l’ensemble des citoyens, les exceptions étant heureusement assez nombreuses que pour s’en réjouir et, inversement, trop rares que pour en exclure la règle. Ensuite parce que la notion d’altruisme et de gentillesse ne peut finalement se mesurer qu’au regard de certains principes moraux, eux aussi subjectifs puisqu’induits par notre éducation, notre environnement social et notre mode de vie. Ceci étant, les différences comportementales sur cet item sont facilement vérifiables à bien des égards.

Pour s’en convaincre, prenons le cas du personnel des bus. À Maurice, en sus des personnes du troisième âge – abandonnées encore trop souvent à l’arrêt car détentrices d’un « pass » les faisant bénéficier de la gratuité du transport –, combien de chauffeurs ne démarrent-ils pas en trombe une fois le dernier passager monté ou descendu ? Mais pas à Rodrigues. Là, non seulement le chauffeur attendra patiemment que le dernier passager soit assis avant de démarrer mais, le cas échéant, le receveur l’aidera même à descendre du bus si ce même passager s’avère trop lourdement chargé. Bien sûr, il ne s’agit là que d’un exemple, mais il est symptomatique de cet écart de comportement entre nos deux îles, si semblables et pourtant si différentes à la fois. L’exemple vient d’en haut, dit-on. Hélas, en cette matière, c’est exactement l’inverse !

Michel Jourdan