L’hiver s’installe. Ceux qui vivent dans la rue vont devoir affronter le froid, le vent et la pluie. Les sans domicile fixe dorment les yeux ouverts, “tansion ariv kiksoz”. La nuit, en contemplant les étoiles, ils rêvent d’une autre vie, loin des maux qui les hantent. Au fil des jours, le mot espoir disparaît peu à peu de leur vocabulaire.
Scope est allé à leur rencontre, dans les rues de Port-Louis…
Il est 17h quand nous rencontrons à nouveau Bryan, sa compagne Christina et Serge dans un jardin populaire de la capitale. En début d’après-midi et comme pratiquement chaque jour, ils se trouvaient à LacazA pour prendre un thé, se doucher et déjeuner. Le soir, faute d’un toit pour passer la nuit, ils se retrouvent avec d’autres SDF pour dormir.
Le jardin est presque désert à cette heure. Le contraste avec l’animation de la journée est saisissant. Malgré la fraîcheur de ce début de soirée, le couple est légèrement vêtu. Serge a, lui, un blouson. Cela le protège à peine du froid qui a commencé à sévir depuis quelques jours. Les rafales de vent glacial n’arrangent pas les choses.
Plus loin, un groupe de sans domicile fixe joue aux cartes, une de leurs seules distractions. Ils profitent des derniers rayons du soleil…
Tristesse.
Installée près du kiosque, à l’écart des autres, Christina essaie de remonter le moral de Bryan. Qui vient d’apprendre le décès de sa grand-mère. La mine triste, il tente tant bien que mal de faire face à la situation. Mais il est accablé : il vient de perdre la seule personne de sa famille qui avait gardé contact avec lui et qui pouvait l’aider à retourner vivre parmi les siens. Pour se donner bonne contenance, Bryan se met à graver sur le dos d’un domino à l’aide d’une aiguille enfouie dans un morceau de bois. Une technique qu’il a apprise en prison.
Ancien toxicomane, il suit le programme de Méthadone. Voilà deux ans qu’il ne touche plus à aucune substance illicite. “Mo fim zis sigaret pou bliye mo bann traka, me sa osi mo anvi arete”, lâche-t-il. Même s’il s’est remis sur le droit chemin, les membres de sa famille n’ont plus voulu de lui. Son épouse refuse de le voir. Depuis deux ans, il dort “kot gagne”. Du jour au lendemain, il a dû faire face à la dure réalité de nuits passées dans la rue.
Tansion ariv kiksoz.
Sa nouvelle compagne et lui dorment dans le jardin; parfois, ils squattent un bâtiment abandonné. Ils essaient tant bien que mal de trouver du travail, mais il est difficile de se faire payer un salaire journalier. Pour eux, il est primordial de “travay gramatin pou manze tanto”. Mais “kas ki nou gagne pa reprezant travay ki nounn fer”, confie Bryan, amèrement. Le couple fait actuellement tout son possible pour trouver de l’argent afin de construire une bicoque sur le flanc de la montagne des Signaux. Il leur faudrait des feuilles de tôle, mais ils peinent à les trouver.
Comme leurs autres compagnons de détresse, ils vivent au jour le jour. Leur quotidien est ponctué d’humiliations et ils sont exploités par les gens qui leur donnent des menus travaux à effectuer. Ils vivent également dans la crainte d’être agressés par des bandes de jeunes prêts à leur voler le peu qu’ils ont.
Et ne parlons pas des descentes policières et des coups reçus pour évacuer les lieux. Car dormir dans la rue est punissable par la loi. Pour éviter d’être poursuivis sous le délit de rogue and vagabond et de se retrouver en prison, ils préfèrent ne pas broncher et changer de lieu régulièrement : “Aswar, nou dormi lizie ouver, tansion ariv kiksoz.”
Récriminations.
Serge, qui s’est assis discrètement à nos côtés, acquiesce. Il a 53 ans, mais sa fine barbe grisonnante le vieillit. L’homme est marqué par ses trois longues années passées dans la rue. Moins loquace que les autres, il nous raconte d’une voix faible son histoire. Problèmes familiaux, rejet des proches… Sans le sou, Serge ne peut louer une maison. Il essaie de trouver des petits boulots pour survivre, mais c’est souvent le ventre vide qu’il va se coucher. Sous le toit du ciel.
Il fait déjà nuit lorsque Bryan et Christina décident d’aller rendre hommage à la grand-mère décédée. Juste avant, ils nous ont présentés à leurs amis, qui avaient cessé de jouer aux cartes, l’éclairage des lampadaires n’étant plus suffisant pour poursuivre la partie.
Nous distinguons à peine le visage de nos interlocuteurs. La conversation devient plus animée. Les récriminations fusent. Les reproches envers les autorités, qui les considèrent comme des citoyens de second grade, pleuvent. Les médias ne sont pas épargnés. Nous sommes même rabroués par quelques-uns.
Ki zimaz Moris ?
Dev (prénom fictif) déclare avec véhémence que le gouvernement s’enorgueillit du développement du pays alors que rien n’est fait pour les personnes qui dorment dans la rue. “Ki zimaz Moris nou pe montre ?” Rajen (prénom fictif) et les autres fustigent les promesses qui n’ont jamais été concrétisées, comme la construction d’un nouvel abri de nuit.
Au fil de la conversation, nous comprenons qu’ils ne demandent pas la charité. “Nou prefer travay pou manze ki demann sarite”, déclare Éric (prénom fictif). Mais ils acceptent volontiers les dons et ont appris à s’en contenter.
Ils se réunissent dans le Jardin pour discuter entre eux et raconter leurs parcours. Ils attendent que la capitale se vide complètement pour s’installer parmi des feuilles de carton et des bouts de banderoles qui leur servent de couverture pour dormir.
Avant de roupiller, ils se rendent à certains endroits où de bons samaritains leur donnent un peu de nourriture. Mais ils retournent parfois bredouilles. C’est pourquoi ils essayent de se faire un peu d’argent pendant la journée pour s’acheter de quoi manger et ne pas dormir le ventre vide.
Détresse.
Le samedi, ils ont la chance de manger à leur faim grâce à de généreux donateurs de l’église adventiste, située rue La Poudrière. Le dimanche, des bienfaiteurs de l’église Immaculée Conception prennent le relais. Les SDF peuvent manger à leur faim, ont de quoi se vêtir, se doucher et se raser.
Nous faisons la route avec Rajen. Il nous raconte qu’il souffre des bronches et qu’il suit un traitement. Le froid n’arrange pas ses affaires. Il ne peut pas travailler. Faute d’adresse fixe, la Sécurité sociale refuse de lui accorder une pension.
Contrairement à d’autres, les SDF que nous avons rencontrés n’ont pas choisi de dormir dans la rue. Ce sont les circonstances de la vie qui les ont entraînés dans cette galère. Ils essayent de rester dignes dans leur détresse. Ils ne se droguent pas et ne sont pas des alcooliques.
Dev, vêtu d’une chemise et d’un pantalon, souligne que plusieurs d’entre eux pourraient passer inaperçus aux yeux de la société. Pendant la journée, les gens peuvent les croiser, sans se douter que la nuit, ils sont allongés au même endroit.
La nuit tient compagnie au Jardin. Le silence est parfois rompu par des cris d’ombres qui rodent dans les parages. Le vent s’est intensifié et le froid a gagné la place. La nuit a beau être étoilée, mais pour les sans domicile fixe, elle sera encore pénible à supporter…