Il y a huit mois et, plus récemment, en février dernier, Week-End avait fait état du cas d’un petit garçon abandonné (malgré sa décharge) à l’hôpital psychiatrique Brown Sequard (BSH). Sous la responsabilité de la CDU et de la Sécurité sociale, l’enfant souffre de troubles mentaux qui font qu’aucun shelter ne souhaite l’accueillir. Cette affaire a mis en lumière non seulement l’absence de structures d’accueil et résidentielle spécialisées pour ce type de cas, mais aussi le désintérêt – qui a trop longtemps duré – des autorités pour cette problématique. Elle a révélé d’autres cas similaires, notamment à l’Adolescent Female Ward, et dévoilé le confinement des jeunes patients entre les murs de l’hôpital. Ce cas a, dans une autre mesure, mis en exergue le silence des ONG responsables de shelters subventionnés qui accueillent des enfants ayant des troubles psychiatriques. Malgré leur incompétence dans le domaine, elles n’ont pas tiré la sonnette d’alarme sur les failles qui font obstacle à la prise en charge de ces enfants retirés de leurs familles. Selon des spécialistes de l’enfance, le nombre d’enfants placés en shelters et nécessitant un traitement psychiatrique a augmenté. En juin 2012, ils étaient 17.
Les ministères du Développement de l’Enfant, de la Santé et de la Sécurité Sociale, tous trois concernés par l’hospitalisation des mineurs venant des structures d’accueil, au Brown Sequard Hospital, s’intéressent enfin à ce dossier. Enfin, en effet, puisque dès juillet 2012 et, plus récemment encore, en février dernier, Week-End avait fait état des problématiques qui relèvent notamment de l’environnement de l’aile réservée aux garçons, des activités thérapeutiques et du séjour prolongé, voire forcé, de jeunes patients ayant déjà obtenu leur décharge. Et ce, à la suite d’une visite des lieux. Si en juillet dernier, nous avions évoqué le cas d’un garçon de 10 ans qui se trouvait toujours à l’hôpital après son admission en mai 2012, nous sommes revenus un peu plus longuement sur son cas dans notre édition du 17 février 2013. Ce petit garçon que nous avions à l’époque rencontré à l’Adolescent Male Ward, y était encore. Pourtant, il a eu sa décharge. Mais la structure dans laquelle il avait été placé par la Child Development Unit (CDU), ne souhaite plus le reprendre. En février dernier, nous écrivions : « Faute de structures adéquates pour accueillir de tels cas, le ministère de l’Égalité des Genres, du Développement de l’Enfant et du Bien-être de la Famille reconnaît ne pas être en mesure de prendre la responsabilité de cet enfant. En janvier dernier, le ministère a adressé une requête à la Sécurité sociale en vue de trouver un lieu alternatif pouvant accueillir le garçon. Depuis, l’enfant est toujours à l’hôpital psychiatrique ! »
Trouver vite une structure et du personnel qualifié
Aujourd’hui, face à la stupéfaction de l’opinion publique sur le sort des enfants abandonnés au BSH, le ministère responsable du dossier des enfants ne peut se permettre de rester dans l’attente d’une réaction de la Sécurité sociale. Il a été contraint de réagir. La question de la prise en charge des enfants souffrant de troubles psychiatriques ne relève pas des prérogatives du ministère de l’Égalité des Genres uniquement. Du ministère de la Santé à celui de la Sécurité sociale, plusieurs autorités publiques sont concernées, d’où la mise en place de ce comité ministériel pour dégager un plan à l’intention des enfants de l’hôpital Brown Sequard. Toutefois, force est de reconnaître que cela relèverait de l’exploit si dans l’immédiat, le comité ministériel arrive à implémenter des mesures, à long terme, pour la réhabilitation et l’encadrement résidentiel des enfants nécessitant des soins psychiatriques. Car cela requiert du temps. Après une première réunion jeudi dernier, le comité se revoit le 21 mars. Sur sa liste des priorités : une structure pour le placement des enfants.
Les autorités concernées doivent aussi trouver des ressources humaines, des formateurs qualifiés pour assurer la formation du personnel, qui devrait être sincère et committed dans leur engagement, équiper la structure, mettre un programme spécialisé au service de ces enfants, assurer leur scolarisation… Mais, en sus de cet aspect pratique, les ministères doivent démontrer une vraie volonté politique dans leur action, d’autant que la problématique des enfants placés en structure et nécessitant un traitement psychiatrique ne date pas d’hier. À ce sujet, une source spécialisée dans l’enfance qui assistait, il y a quelques années, à une réunion interministérielle confie : « Je n’oublierai jamais la réaction négative de cet ancien ministre de la Santé après qu’on ait attiré son attention sur l’urgence de cette question. Ce ministre disait : « Ce n’est pas ma priorité ». Personne n’a insisté ! » En attendant de trouver un placement alternatif au BSH, le comité ministériel se tourne vers des organisations non gouvernementales pour dégager une solution.
R. Nowzadick : « Les spécialistes responsables »
Le petit garçon abandonné au BSH n’est pas le seul enfant dans cette situation. Selon Ram Nowzadick, secrétaire général de la Nursing Association et Senior Charge Nurse à l’hôpital psychiatrique, il y a au total quatre mineurs à l’Adolescent Male Ward et une patiente de 17 ans qui vit recluse depuis quelques années dans l’aile réservée aux adolescentes. Dans le cas de cette dernière, elle aurait été abandonnée dans une institution par sa famille, cette dernière étant dans l’incapacité de s’occuper d’elle. Dépendante, elle doit compter sur le personnel pour tous ses besoins. « Auparavant, elle fréquentait une institution spécialisée. Comme personne n’a pris sa responsabilité, les médecins ne lui ont jamais donné sa décharge », explique un membre du personnel. La jeune fille a quasiment grandi au BSH et ne pratique aucune activité. Si le syndicaliste s’insurge contre l’absence d’activités thérapeutiques, d’infrastructure ludique, de suivi social et scolaire des jeunes patients, ou encore l’environnement austère dans l’aile réservée aux garçons, il n’épargne pas non plus les spécialistes du BSH. « Ils sont grandement responsables de l’hospitalisation inutile et prolongée des enfants. Si un enfant ne quitte pas l’hôpital après sa décharge, les spécialistes devraient alerter les travailleurs sociaux du BSH, lesquels à leur tour devraient enquêter auprès des proches, des institutions ou autres responsables des enfants ! Les spécialistes se limitent au traitement médical ! Nous assistons, impuissants, à un véritable drame humain ! », avance Ram Nowzadick.
D’autres sources vont même plus loin, affirmant que certains responsables d’enfants s’arrangeraient pour les « oublier » dans ce service hospitalier. De son côté, le syndicaliste de la Nursing Association se dit inquiet par un autre problème : à 18 ans, les « abandonnés » sont transférés dans le Chronic Ward de l’hôpital. C’est ce qui se passera très bientôt dans le cas de la jeune fille. « C’est inadmissible ! Alors que ces enfants auraient pu être réhabilités en parallèle à leur traitement médical, ils sont enfermés entre les quatre murs de l’hôpital. Ils n’ont pas droit à un meilleur avenir ! », déplore Ram Nowzadick. Ce dernier, qui est d’avis que la séparation des garçons selon leur âge s’impose, explique qu’il est impératif de répartir ces derniers dans deux sections spécifiques : « pédiatrique » pour les moins de 12 ans, et « adolescent » pour les 13-17 ans. Un avis qui va dans le même sens que les recommandations faites par l’Ombudsperson pour les Enfants, Vidya Narayen, dans son dernier rapport.
Effectivement, dans son rapport annuel pour 2011-2012, l’Ombudsperson pour les Enfants évoque sa visite au BSH, précisément la section des garçons, en juin dernier. Elle écrit à ce propos : « There were 10 patients in the ward. Two of them were admitted on the ground that they were considered as « child beyond control ». The remaining ones were admitted because they were hyperactive or suffered from mental impairment. The ward is gloomy with two rows of five beds ; there is no room for the patients to move around ; and a nauseating smell was emanating from the toilets. » Et note : « The hospital should not be used as a respite center for children with behavioural problems ! » Par ailleurs, les shelters publics ou gérés par des organisations non gouvernementales font face à une réalité à laquelle ils ne peuvent échapper. Ne disposant pas de ressources qualifiées et n’étant pas spécialisés dans l’encadrement des enfants présentant des troubles psychiatriques, ils sont dans l’incapacité de les prendre en charge 24h/24 et de les gérer.
L’évaluation des cas avant leur placement en shelter réclamée
En juin 2012, la CDU avait placé 485 enfants dans des centres d’accueil résidentiels. Parmi eux, 17 souffrent de troubles mentaux.
« Le CEDEM demande une évaluation des enfants, cas par cas, avant que la CDU ne les place dans des shelters », explique Rita Venkatasawmy, directrice de cette ONG qui accueille et réhabilite des enfants à problèmes. En réaction à une lettre qui lui a été envoyée par le ministère de l’Égalité des Genres et dans laquelle il lui est demandé de fournir des détails sur l’hospitalisation d’une de ses accueillies au BSH, elle a, à son tour, répondu par un courrier. Le CEDEM réclame l’évaluation, au préalable, des enfants pour déterminer leur placement. « Nous proposons que cet assessment soit effectué par un comité composé de représentants d’ONG, des ministères, de la CDU », dit-elle.
Faute de structures spécialisées, la CDU canalise les enfants dont elle a officiellement la responsabilité dans des centres en fonction de la disponibilité des places. Au bout du compte, les shelters résidentiels se retrouvent avec un groupe d’enfants à problèmes divers. Et ceux avec des troubles mentaux sont des éléments perturbateurs pouvant affecter la vie communautaire au centre. « Dans le cas d’un enfant avec des problèmes mentaux, ce n’est pas uniquement quand il tombe malade que cela pose des difficultés pour le personnel. Il est alors transporté à l’hôpital où il reçoit des soins, puis il rentre au shelter après sa décharge. Jusque là, ça va. C’est la gestion de son comportement et son développement physique qui est le véritable souci pour les centres. Je pense surtout à leur éveil sexuel quand ils atteignent l’adolescence », commente une source qui connaît le fonctionnement des shelters, y compris celui de La Colombe, géré par l’État. Elle se souvient, dit-elle, de la situation délicate dans laquelle se trouvaient des employées du shelter public quand elles avaient à aider un jeune garçon à l’heure du bain. Celui-ci ne pouvait contrôler ses pulsions sexuelles. À 18 ans, il a été placé dans un foyer. Par ailleurs, la prise en charge de ces jeunes enfants handicapés et souffrant de troubles mentaux sévères se complique quand ils deviennent majeurs. Une autre problématique à ne pas négliger. « Il y a de plus en plus d’enfants victimes d’abus divers présentant des troubles mentaux graves », constate notre source.