« Il y a un risque qu’il ne soit trop tard pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique » – Jean Jouzel, ancien membre du GIEC

REYNOLDS MICHEL

Dans un rapport spécial sur le changement climatique et l’utilisation des terres, présenté le 8 août, le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) – 1 – nous alerte, cette fois, sur les enjeux d’une gestion durable des sols pour limiter le réchauffement planétaire et assurer la sécurité alimentaire. La surexploitation actuelle de nos sols et nos forêts conduit à l’épuisement de nos ressources, appauvrit la biodiversité, amplifie nos émissions de gaz à effet de serre, donc le réchauffement climatique, et met en danger nos conditions de vie et de subsistance. D’où l’urgence d’adopter, à l’échelle mondiale, une gestion des terres plus durable avant qu’il ne soit trop tard. Tel est l’avertissement que nous lance la centaine de chercheurs de cinquante-deux pays dans ce dernier rapport du GIEC consacré, selon son intitulé complet, au « changement climatique, à la désertification, la dégradation des sols, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres » (Cf. Le Monde et Libération du 09/08/2019).

Nous ne sommes pas sur la bonne voie

Ce rapport fait suite à celui rendu public, le 8 octobre 2018, sur les effets d’un réchauffement de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle et sur les efforts sans précédent à accomplir pour contenir la température à ce niveau (1,5°C) dans les prochaines décennies. Pour atteindre ce but de 1,5 °C, il faudra, toujours selon ce rapport spécial qui a fait grand bruit l’an dernier, réduire les émissions de dioxyde de carbone (CO2), mondiales de moitié d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité à l’horizon 2050, tout en réduisant l’impact sur le climat des autres gaz à effet de serre (GES) et particules. Il s’agit là d’objectifs d’une ampleur énorme, nécessitant une reconversion rapide de nos filières « carbonnées » qui produisent 80% de besoins énergétiques en seulement quelques décennies. Est-ce seulement possible ?

« Contenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C n’est pas totalement impossible, déclare Valérie Masson-Delmotte, la spécialiste française de l’histoire du climat et co-présidente du GIEC. Mais cela demande des changements sans précédent, des efforts herculéens, une volonté citoyenne et politique forte » (Le Journal du Dimanche, 22/07/2019). « Avec suffisamment de volonté politique à l’échelle appropriée, ajoute le climatologue belge Jean-Pascal Van Ypersel, ex-membre du GIEC, on pourra éviter de franchir cette ligne (1,5°C). À ce stade, déclare-t-il, personne ne doit donc dire qu’il est trop tard pour rester en dessous de 1,5°C » (Eurative.com, 13/07/2018). Il convient d’ajouter que les bons sentiments et les déclarations d’intention ne suffisent pas. Il faut des actes extrêmement courageux.

Or, pour l’instant, force est de constater que nous ne sommes pas sur la bonne voie. Les émissions mondiales continuent d’augmenter et le réchauffement des terres émergées a déjà atteint le 1, 53°C, selon le dernier rapport du GIEC du 08/08/2019. Et le moindre demi-degré compte. « Le réchauffement à 1,5°C permettrait de réduire de 10 cm la montée du niveau des mers par rapport à 2°C, et donc de gagner du temps pour l’adaptation dans les régions littorales. Du côté des populations, ce demi-degré de différence représenterait 10 millions de personnes en moins exposées aux risques liés à la montée des eaux et deux fois moins de personnes qui risqueraient de souffrir d’une pénurie d’eau. Il faut bien avoir à l’esprit que 1,5 °C d’augmentation moyenne ne signifie pas 1,5 °C partout. Avec 1,5 °C en plus, c’est par exemple 3 °C en plus lors des pics de chaleur, sans prendre en compte l’effet amplificateur des îlots urbains », déclare la paléoclimatologue française Valérie Masson-Delmotte (JDD, 22/07/2019). En outre, à 1,5 / 2 °C on pourrait être à la limite de la température de conservation de la calotte glaciaire du Groenland et celle de l’Antarctique occidental !

Le temps est compté et la marge étroite, d’autant plus que la population mondiale est appelée à passer de 7, 5 milliards en 2019 à 9,8 milliards en 2050. L’urgence climatique impose de se donner les moyens d’atteindre les objectifs déjà annoncés dans l’Accord de Paris (en dessous des 2 °C), tout en les renforçant à la lumière des autres recommandations du GIEC.

Changer nos modes de production et nos habitudes alimentaires

C’est là qu’entre en jeu la gestion des terres qui selon le dernier rapport du GIEC est « à la fois partie des problèmes et des solutions ». L’agriculture, l’exploitation forestière et d’autres activités directement liées à l’utilisation des terres représentent pas moins de 23% des émissions de gaz à effet de serre. En y ajoutant les industries de transformation des aliments, la part nette monte à 37%. La fertilité des sols décline de façon inquiétante. Près 40% des terres au niveau mondial, selon un rapport de la FAO, sont déjà dégradées à cause de l’érosion des sols, de la diminution de leur fertilité par destruction des vers de terre et du surpâturage. Et l’eau potable qui devient de plus en plus rare dans certaines régions du monde (Revue Projet, février 2017).

C’est dire qu’actuellement l’exploitation des sols pollue et participe au réchauffement climatique, tout en conduisant à cultiver de nouvelles terres ‒ – plus de 70% des terres émergées et non recouvertes par les glaces sont aujourd’hui exploitées par l’Homme. Ce qui a pour conséquence un déboisement massif et des émissions de gaz à effet de serre, alors même que les sols avec leur couverture végétale et boisée auraient dû jouer un rôle positif en absorbant près de 30% de la totalité des émissions humaines de CO2, donc de diminuer considérablement ce même réchauffement climatique. La quadrature du cercle !
Ce dernier rapport du GIEC ne se contente pas d’alerter. Il propose également des pistes pour sortir de l’impasse actuelle comme une déforestation réduite combinant avec de vastes programmes de boisement/reboisement ainsi que de l’agroforesterie (mode d’exploitation combinant production agricole et arbres), la diversification des cultures, l’optimisation de l’usage de l’eau…. En outre, tout en repensant l’usage de nos terres agricoles, il est urgent, souligne le rapport du GIEC, de changer nos habitudes alimentaires, notamment en réduisant notre consommation de viande. Selon le GIEC, des habitudes de nourriture plus durables pourraient contribuer à libérer jusqu’à des millions de km2 de terres. Et ce tout en luttant contre les pertes et le gaspillage : actuellement, de 25 à 30% des denrées produites par l’agriculture mondiale sont détruites sans être consommées, alors qu’environ 820 millions de personnes souffrent de la faim.
Les aliments ne nécessitent pas tous les mêmes ressources. L’industrie de la viande est la première consommatrice d’eau potable ainsi que la première contributrice au réchauffement climatique devant l’industrie automobile. Elle l’est aussi en céréales et en terre (Paul Watson, Reporterre, 10/01/2018 ; Rapports de la FAO, 2006 et 2013). Quant à notre usage de la terre, « nous devons penser de manière beaucoup plus approfondie à la façon dont nous allons utiliser chaque hectare. Les terres doivent permettre de cultiver notre nourriture, fournir la biodiversité et l’eau douce, donner du travail à des milliards de personnes et capturer des milliards de tonnes de carbone », déclare Piers Forster, professeur du changement climatique à l’université de Leeds du Royaume Uni (Microsoft Actualités, 08/08/2019).

Un changement de société, voire de civilisation

A quoi, sommes-nous invités ? À changer nos modes de production et de consommation énergivores et non durables qui se sont développés dans le monde industrialisé, et donc globalement notre manière de vivre et de vivre ensemble, ainsi que les systèmes de valeurs qui régissent le fonctionnement actuel de nos sociétés. Bref, à un changement de société, à engager avant l’irréversible. Car il y a un risque qu’il ne soit trop tard si nous ne prenons pas les moyens pour un changement radical de cap, au sens où il touche à la racine de notre organisation économique et sociale axée sur le profit et la production effrénée de biens matériels.

La lutte pour le changement climatique est une véritable opportunité pour se mettre sur la voie effective d’une transition écologique et d’un développement durable ‒– les deux sont liés ‒– axés sur les valeurs de partage, de solidarité, de convivialité, de justice et d’équité. Dans cette transition écologique ‒inéluctable que nous l’anticipons ou qu’elle s’impose à nous ‒vers une société durable, la question de l’emploi est posée en relation avec toutes les transformations systémiques nécessaires. Bien menée, elle est créatrice d’emplois, d’innovation et de justice sociale, nous disent un certain nombre d’économistes (Gaël Giraud, Marianne, 15/05/2019; CESE, Juin 2015…). Outre ces opportunités de revenir aux vraies valeurs de la vie, elle permet de « retrouver la place de l’humain dans la nature » en se délestant d’une pensée centrée exclusivement sur la personne humaine et ses besoins et selon laquelle la nature et l’environnement ne sont que des ressources à exploiter.

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Note

1. Le GIEC, organe des Nations unies, a été créé en 1988 pour fournir aux décideurs des évaluations scientifiques régulières sur le changement climatique, ses implications et les risques futurs potentiels, et pour proposer des stratégies adaptation et d’atténuation. Le GIEC compte 195 États membres.