Les superlatifs rivalisent pour louer l’époustouflante maîtrise technique et scénique de « Li Té Ve War » (comprendre : “elle voulait voir”). Ce qu’« elle », cette fillette symbole des enfants non seulement de La Réunion mais de toute notre région indianocéanique, souhaite « voir », mais surtout comprendre, c’est comment et pourquoi existent des différences entre les hommes…
Au bout de presque deux heures de spectacle où théâtre, chants et danses ont vibré aux sons des roulèr, vali, ravane, kayamb et autre triangle, « Li Té Ve War » aura certes séduit, mais pas forcément subjugué. La faute peut-être au fait que le spectacle, originellement conçu et destiné à un public réunionnais, se décline justement dans le langage de nos compatriotes de l’île soeur. Même si le patois réunionnais n’est pas aussi difficile à maîtriser que le malgache, par exemple, il convient de souligner que, parce que nous ne la pratiquons pas en permanence, ce langage nous est quand même peu familier. Certes, nous pourrions outrepasser cet élément et s’attacher à l’impression, ce que la scène et les artistes nous renvoient, entre danses, chants, scènes et gestuels pour apprécier la création. Mais ce serait réduire « Li Té Ve War » à une fonctionnalité d’une fade carte postale. Et ce spectacle ne mérite pas ça.
Conception ambitieuse, évoquant la genèse du peuplement de nos îles à la division des êtres, provoquée par les détails superficiels comme l’épiderme ou la naissance, mais qui ont pesé de tout leur poids dans la balance de la réussite. « Li Té Ve War » rejoint, dans son essence, la mouvance récente du cinéma américain de rouvrir les pages de son histoire ; surtout celles associées avec la période de l’esclavage, post celle-ci ; les combats des « freedom fighters » qu’ont été Martin Luther King, le révérend Jesse Jackson et Malcolm X, entre autres, et l’existence, jusqu’à maintenant, de certains préjugés qui ont la dent dure. Dans la veine des 12 Years a Slace, Le Majordome, Selma et autres productions US récentes, toutes proportions gardées, « Li Té Ve War » trouve parfaitement sa place au rayon de leçon d’histoire et de l’avancement des peuples.
Et à ce titre, nous aurions souhaité, pour la version conçue pour les îles de l’océan Indien, à juste titre des références à d’autres personnalités marquantes, dont Ratsitatane par exemple. Ou Gandhi, qui a une forte empreinte sur les Mauriciens, et d’autres figures de proue qui ont marqué notre histoire… Ce qui aurait probablement conféré à la prestation de Patrick Victor, accompagné du Malgache Rajery, à la vali, une intensité encore plus puissante que celle qu’elle dégageait lors de son entrée en scène. Assurément l’un des points les plus saillants de la création.
Scéniquement et techniquement parlant, « Li Té Ve War » est bien conçu, rappelant surtout qu’à l’île soeur, l’épanouissement artistique et le développement des arts de la scène a atteint un niveau très haut. L’incursion des artistes de la région, dont les talentueux Malgaches Rajery et Jaojoby, le « Dalon » que l’on ne présente plus, Patrick Victor et notre Linzy nationale ont définitivement coloré plus chaudement le spectacle initial. Une note d’excellence pour Lolita Tergémina, bouleversante d’émotions, et pour son compatriote Davy Sicard, mu en griot.
Du beau spectacle, empreint d’un fort symbolisme, donc, mais qui aurait gagné à jouer une carte gagnante si, linguistiquement parlant, il avait joué de plus de proximité.