Le couple Rolin et Jocelyne Randrianarison, ouvriers malgaches travaillant à Maurice depuis une vingtaine d’années, a, pendant près de trois mois, vécu dans l’angoisse de perdre ses deux enfants. Selon le bureau de l’immigration Tricha Megane, 15 ans, et son frère Morinot Bonheur Randrianarison, 8 ans, n’avaient pas le droit de vivre auprès de leurs parents sur le territoire mauricien. Les Randrianarison, qui disposent d’un permis de travail en règle, s’en sont remis au bureau de l’Ombudsperson pour les Enfants.
Rolin et Jocelyne Randrianarison tombent des nues quand ils reçoivent une lettre en août dernier, du bureau de l’immigration auprès duquel ils avaient averti la présence de leur fille à Maurice. Rolin Randrianarison explique que les services de l’immigration lui avaient alors informé de la situation illégale de sa fille. « Zot dir mwa ki mo tifi pa kapav res Maurice », dit-il. Le père de famille fait alors une demande en écrit aux services d’immigration pour autoriser sa fille ainsi que son fils à rester sur le territoire mauricien. Comme l’atteste la lettre officielle qu’il nous montre, le bureau de l’immigration lui répond en rejetant sa demande. Dans le document il leur est dit que les deux enfants doivent quitter le pays. Pour les Randrianarison commence alors un véritable cauchemar. Non seulement ils ne veulent pas être séparés de leurs enfants, mais ces derniers ne connaissent pas Madagascar, et ce qu’ils ignoraient alors c’est que leurs enfants, encore mineurs, ont le droit de vivre à leurs côtés. Ce n’est qu’une fois la majorité atteinte qu’ils auront à faire une demande de permis de résidence. « Tant que les parents ont un permis de travail en règle, il n’y a aucune raison pour que leurs enfants ne restent pas avec eux. Ces derniers, au nom de la convention des droits de l’enfant, doivent être avec leurs parents », déclare Rita Venkatasawmy, Ombudsperson pour les enfants. Les enfants Randrianarison pourront, ainsi rester à Maurice et poursuivront leur scolarité. Le bureau de l’Ombudsperson a pris ce dossier en main.
Du mois d’août à fin octobre dernier, les Randrianarison étaient convaincus que leurs enfants auraient à partir de Maurice. Depuis qu’ils ont reçu la lettre du bureau de l’immigration, les Randrianarison ont laissé passer le temps. Alors qu’ils avaient 90 jours: à partir de la réception de la lettre, pour profiter de la présence de leurs enfants, ils ont laissé écouler le délai et avaient même décidé de ne pas faire la valise. Le père de famille se refusait à l’idée de se séparer d’eux, d’autant que son benjamin, Morinot, est né à Maurice il y a huit ans. Il était même prêt « pou debout devan parlman » pour que Megane et Morinot obtiennent l’autorisation de vivre à Maurice, le temps de leur scolarité. Rolin Randrianarison avait aussi envoyé une lettre au Prime Minister’s Office pour que le Premier ministre intervienne en faveur de ses enfants.
« Je ne parle pas le malgache »
Megane et Morinot ne connaissent pas Madagascar. Et pour le moment ils n’entendent pas non plus y aller vivre. D’ailleurs, ce n’est que lors de notre rencontre avec ses parents à leur domicile que l’adolescente a pris connaissance de ce qui s’est passé. « Nous avons voulu l’épargner des tracasseries », dit son père. Née à Madagascar, Megane est arrivée à Maurice à l’âge de 3 ans. Megane dit ne pas concevoir sa vie dans un pays qui lui est complètement étranger. « Je ne parle pas le malgache », dit la jeune fille. S’exprimant aussi, parfaitement en kreol morisien, Megane se considère d’ailleurs comme une Mauricienne. « Elle est arrivée à Maurice en compagnie de ma mère, qui elle venait pour vendre ses produits artisanaux. Ma fille avait un passeport malgache », raconte Rolin Randrianarison. Il explique qu’il était évident pour sa femme et lui que leur fille allait alors rester à Maurice auprès d’eux, d’où leur initiative d’informer les services de l’immigration de la présence de l’enfant. « Un officier nous a dit qu’il n’y aurait aucun problème, parce qu’elle était encore petite », dit-il. Toutefois, à l’époque, et en prévision de l’arrivée de leur enfant à Maurice, le couple Randrianarison se rend à l’ambassade de Madagascar pour faire accréditer un document dans lequel il assume et assure la prise en charge de sa fille sur une période de longue durée. Le papier ne lui sera d’aucune utilité.
Les Randrianarison ont inscrit Megane à l’école primaire et ensuite en secondaire en présentant son acte de naissance malgache et leur permis de travail. A la naissance du benjamin, ses parents considèrent l’enfant comme un Mauricien, d’autant que Morinot dispose d’un acte de naissance comme n’importe quel citoyen du territoire. Et comme sa soeur le petit garçon est scolarisé. Actuellement en Grade 3 dans une école gouvernementale de Pailles, l’enfant maîtrise parfaitement le kreol. « Quand ils étaient très petits, leur nounou leur parlait en kreol. Nous avons tenu à communiquer avec eux dans cette langue pour qu’ils soient  à l’aise dans leur environnement et surtout à l’école », confie leur mère, Jocelyne.
Peste et absence de sécurité à Madagascar
« Mes enfants ne connaissent pas Madagascar. S’ils devaient y aller, c’est leur scolarité qui sera perturbée. Ils ont été scolarisés ici en anglais comme la plupart des enfants mauriciens. Et puis, où vivront-ils sans nous ?  » se demande Rolin Randrianarison. Ce dernier de poursuivre, « la peste qui y sévit, l’instabilité politique et l’absence de sécurité me font craindre pour leur bien-être. A Madagascar ma famille ne pourra pas s’occuper d’eux. Ma mère est paralytique », explique Rolin Randrianarison. Et c’est non sans émotion que l’ouvrier malgache lance un cri du coeur : « Je dois tout à l’île Maurice. Ici, je me sens bien, je travaille honnêtement et j’arrive à élever mes enfants. Ma femme et moi avons bâti notre vie à Maurice. Je suis en règle. Je ne demande pas la nationalité mauricienne. Tout ce que je demande aux autorités du pays, c’est de permettre à mes deux enfants de poursuivre leur scolarité ici. »
C’est en 1997 que Rolin Randrianarison quitte la capitale malgache où il vivait pour Maurice. Il prend de l’emploi dans une usine de textile. Et c’est aussi à Maurice qu’il rencontre Jocelyne, originaire comme lui de Tananarive. Il l’épousera civilement à Madagascar où elle accouchera de leur premier enfant. Lui rentre à Maurice, elle reste à Tana avec son bébé. « Je n’allais pas bien sans ma femme et mon enfant. C’est mon patron qui l’a fait venir à Maurice et depuis nous travaillons ensemble. » A chaque fin de contrat, le couple regagnait la Grande île, mais rentrait dès que possible à Maurice. Il y a quatre ans pour offrir un meilleur confort à sa famille, Rolin  Randrianarison a emménagé avec elle dans une nouvelle maison, modeste certes, mais plus spacieuse.